mercredi 22 octobre 2014

1900 - L'Été à Pékin

1900 - L'Été à Pékin

Canzone française – L'Été à Pékin – 1900 – Marco Valdo M.I. – 2010
Histoires d'Allemagne 1

An de Grass : 0

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Gottingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également)et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.


Les Japonais coupaient leurs nattes et les décapitaient.
Sur la place Tienanmen soufflait
Indifférent, le vent du désert ;
Les nattes en tas arrêtaient les poussières.



Les mouvements historiques sont lents comme ceux des aïs et souvent souterrains. L'histoire est faite par une taupe... Sais-tu cela, Lucien l'âne mon ami, toi qui la fréquentes depuis si longtemps, l'histoire.

En effet, Marco Valdo M.I. mon ami, les gens se trompent qui n'en voient que le moment, qui ne perçoivent que les événements... C'est l'écume des temps... Et pourtant... quand on a parcouru l'histoire aussi longtemps que je l'ai fait, on s'aperçoit bien vite qu'elle est faite comme la mer... Qu'elle arrive par longues vagues, avec par en dessous des courants en sens divers et par au dessus cette écume des temps, cette écume des jours... Cette écume qu'on découvre chaque jour dans les journaux, dont on voit d'infimes parcelles sur les écrans... Mais où veux-tu en venir ?


Je veux en venir à ceci que si l'on examine les Histoires d'Allemagne, les deux premières, celles que j'avais tirées des Bananes de Koenigsberg d'Alexandre Vialatte – une sorte d'avant, pendant et après l'épidémie d'hitlérite, on constate qu'elles portent sur deux périodes : de 1922 à 1939 et l'autre partie, sur l'année 1945. Cette fois, j'envisage d'étendre ces Histoires d'Allemagne sur une période plus longue et plus significative d'un siècle de 1900 à 2000. Je vais le faire, cette fois, avec la complicité (bien involontaire, je le reconnais) de l’écrivain allemand Günter Grass.


Günter Grass, mais, mais... dit Lucien l'âne en ouvrant des yeux de pleine lune, voici un autre grand écrivain... J'en suis tout ébahi...

Je ne vois pas ce qui t'étonne, mon ami Lucien l'âne, car – ici même – j'avais déjà côtoyé (entre autres) Carlo Levi, Antonio Tabucchi, Ugo Dessy, Giuseppe Dessì... Cela dit, pour des Histoires d'Allemagne, après Alexandre Vialatte, écrivain français – certes, traducteur de Kafka – Günter Grass se révèle un témoin nécessaire. Et Grass a passé sa vie d'écrivain depuis au moins cinquante ans à raconter l'Allemagne.


Tu as aussi traduit Günter Grass... ?, dit Lucien l'âne.


Non, Lucien l'âne mon ami, je n'ai pas traduit Günter Grass, mais d'autres l'ont excellemment fait et de surcroît, Günter Grass est très attentif à ses traductions en français, lui qui vécut et écrivit longtemps à Paris (in tempore non suspecto). Et puis, dans le fond, tout dépend des traducteurs... Tu le sais bien puisque comme moi, tu traduis à longueur d'année. Donc, pour ce livre, son titre en français est « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Gottingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également). Les traducteurs français sont Claude Porcell et Bernard Lortholary. Mais, de toute façon, le travail poétique que nous allons faire, la mise en chanson, nous éloigne au plus près du texte de départ. La chanson vit une sorte d'existence adjacente, elle participe de la même « pensée », mais dans un autre univers. Nous allons donc parcourir le siècle avec un kaléidoscope, sorti des mains du sculpteur, graveur, écrivain Günter Grass. Notre voyage comportera un certain nombre d'étapes, de stations, d'années... Je ne crois pas que nous les ferons toutes, les cent années ... Elles seront, en quelque sorte, une illustration – bien imparfaite, je le sais – de ce que proposait Günter Grass à ses lecteurs.


Tu as donc du pain sur la planche, comme on dit... Beaucoup même, il me semble. Maintenant, dit Lucien l'âne, que dit la première canzone de cette nouvelle série, de ce nouveau cycle de tes « Histoires d'Allemagne » ?


Cela dit, la canzone raconte l'intervention de l'Allemagne du Kaiser dans la Guerre des Boxeurs et spécialement la bataille de Pékin de 1900 – c'est l'année de référence, comme tu le vois, le début du siècle. La Guerre des Boxeurs est un moment important dans l'histoire de la Chine; c'est, pour elle, le début de la mondialisation, le moment d'un basculement qui mettra plus du siècle à ramener la Chine – pour le bien ou pour le mal, nul ne sait encore, dans le « concert des nations ». Ce qui s'est joué en 1900, c'est la fin de la Chine millénaire, telle qu'elle avait été pendant plusieurs milliers d'années, un monde replié sur lui-même. En fait, à ses yeux, qui étaient ceux de l'Empereur (en l'occurrence, l'Impératrice Tseu-Hi), la Chine était le monde, elle était la civilisation et le reste existait à peine. Quant à la présence militaire des Allemands en Chine, elle remonte à quelques années auparavant où prenant prétexte de l'assassinat de deux missionnaires, un corps expéditionnaire avait été envoyé en 1897. Mais les « 55 jours de Pékin » commenceront par l'assassinat du Baron von Ketteleer, représentant de l'Allemagne, le 20 juin 1900. Une véritable guerre alors s'engage entre les légations étrangères (Japon, Allemagne, Italie, Russie, Autriche-Hongrie, France, Grande-Bretagne, États-Unis) assiégées dans Pékin, d'un côté et l'Empire chinois et les Boxeurs, de l'autre. La puissance de feu des troupes étrangères fera la différence... Les troupes expéditionnaires allemandes essayèrent à cette occasion les nouveaux canons Krupp à tir rapide de 50 mm. Fin août, les légations sont libérées et va commencer une période de massacres sous le commandement du comte Alfred von Waldersee, qui fera appliquer l'ordre du Kaiser, tel qu'on le trouve dans la canzone :

« En avant pour la civilisation. Triple hourra !
Pas de quartier, pas de prisonniers.
Restait plus qu'à exécuter
On était là-bas pour ça, alors, on appliqua. ».

On tua les Boxers à la chaîne... On en décapita des milliers... Mais avant de décapiter, on coupait la natte... Et les nattes s'entassèrent sur la place Tienanmen... Pas de quartier... Il s'agissait de punir, il s'agissait aussi d'imposer la terreur.


On dirait, dit Lucien l'âne, un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d'accroître leurs richesses, d'étendre leurs privilèges, d'imposer leur pouvoir...


C'en est un, mon ami Lucien l'âne. Complexe, certes, pas facile à déchiffrer... Mais c'en est un et il en annonce d'autres. Ainsi, par exemple, l'essai des canons Krupp annonce l'essai des bombardiers et des bombes à phosphore par la Luftwaffe de Hitler à Guernica, au Pays basque, trente-sept ans plus tard. Mais, c'en est assez pour ce premier épisode. Il y en aura d'autres.


Ainsi nous continuerons à tisser le linceul de ce vieux monde myope, autoritaire et cacochyme


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Moi, chaque année, je m'échange contre moi.
Comme il y avait toujours la guerre,
Nous autres, on se tenait à l'arrière
Pour nous envoyer nous battre contre les Chinois,
L'Empereur, casque d'acier à l'aigle,
Parla des Huns et d'Attila.
Un discours qui avait de la gueule :
En avant pour la civilisation. Triple hourra !
Pas de quartier, pas de prisonniers.
Restait plus qu'à exécuter ;
On était là-bas pour ça, alors, on appliqua.
Les Boxers détestaient les étrangers,
C'est pourquoi on a dû les fusiller.
Les Japonais coupaient leurs nattes et les décapitaient.
Sur la place Tienanmen soufflait
Indifférent, le vent du désert ;

Les nattes en tas arrêtaient les poussières.

1901 – Else du Mont des Oliviers

1901 – Else du Mont des Oliviers


Canzone française – Else du Mont des Oliviers – Marco Valdo M.I. – 2013
Histoires d'Allemagne 2
An de Grass 1

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.




Else du Mont des Oliviers




Cette Histoire d'Allemagne n'est pas à sa place chronologique ; d'ailleurs, elle n'est pas la seule. Et ceci tient au fait que mon inexpérience et mon ignorance des débuts se sont progressivement estompées au fur et à mesure que j'actionnais le kaléidoscope de Günter Grass et que je découvrais les Histoires d'Allemagne. J'en ai appris des choses et j'en ai croisé des narrateurs et des narratrices. En voici une encore... Et comme je te l'ai dit, j'aurais dû la faire paraître bien plus tôt... Mais avec elle – je veux dire Else Lasker-Schüler, il y a de quoi s'y perdre dans les méandres des calendriers. Car la chose est sûre et éclatante, cette femme est un phénomène, à elle seule, un personnage des plus surprenants. Née il y a presque cent cinquante ans le long de la Wupper, ce qui en soi n'est pas un exploit, certes, l'enfant prodige qu'elle fut grandit à Wuppertal – la chose a son importance, vu que la canzone a comme un de ses points de repère, l'inauguration du train suspendu de Wuppertal en 1901.

« À la naissance du monstre de la Wupper
Quand le dragon courut sur le fer
Dans les fracas du tonnerre ».

Else Lasker-Schüler fit sa renommée comme poétesse dès le début du siècle ; elle dut fuir l'Allemagne dès avril 1933 et elle finit sa vie en Palestine au début 1945. C'est elle qui envoie des cartes postales de Jérusalem à un de ses anciens amants, le poète Gottfried Benn, qui réside à ce moment, croit-elle, dans ce qui reste de Berlin ; elles ne le joindront jamais.


C'est assez étrange, je trouve, ce nom d'« Else du Mont des Oliviers » que tu lui as donné...


Mais, Lucien l'âne mon ami, c'est tout simplement là qu'elle est enterrée et, là qu'elle se trouve après avoir franchi la Wupper, alias le Styx des anciens. Par parenthèse, son premier recueil de poésie est précisément intitulé « Styx ». Mais pour en revenir à la canzone, je te signale que le serment auquel il est fait allusion est doublement significatif, amphibologique, en quelque sorte, puisqu'il s'agit venant de ce Doktor Benn, lui-même poète allemand renommé, en raison même du fait qu'il a signé le Gelöbnis treuester Gefolgschaft – serment de très fidèle obédience au führer – dès mai 1933, a ipso facto rompu l'amoureux serment. En clair, Benn en devenant nazi trahit en même temps son amie juive déjà exilée...


Et cette histoire de barbichette ? De quoi s'agit-il ? Que vient-elle faire là ? Car moi, je la connais bien cette comptine..., dit Lucien l'âne en la fredonnant.

Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.


Mais, Lucien l'âne mon ami, c'est tout simple. C'est en effet une vieille comptine enfantine française (et tu sais combien j'aime les comptines et surtout aussi, combien les comptines ou d'autres chansons qui me trottent en tête me sont de précieux auxiliaires et m'aident à trouver un rythme, une manière d'amorcer... Bref, elles mettent en branle mon imagination), et c'en est le texte d'origine, mais tu vois bien qu'elle est précédée d'un distique que tu n'as pas chanté :

« Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira. »
Il s'agit de savoir qui rira le dernier... Maintenant les cartes postales de Jérusalem viennent après bien longtemps et même si elles avaient retrouvé leur destinataire dans les ruines du nazisme, bien longtemps aussi après la séparation et la trahison, elles l'auraient – et c'était leur but – mis face à sa conscience, elles l'auraient mis en accusation face à lui-même.


Mais, dit Lucien l'âne en redressant ses oreilles pour attirer l'attention, celui qu'on met ainsi face à son propre arbitre, face à sa « décence commune », s'il a vraiment trahi, s'il a donc eu une attitude indécente, que peut-il bien avoir à faire de ce rappel des faits et de cette interpellation... Il ne faut pas en attendre quelque regret, quelqu'embarras que ce soit... Un escroc, un tricheur, un menteur, un traître ne peut exister s'il s'arrête à des considérations éthiques ou morales.


Tu as raison, Lucien l'âne mon ami, il peut s'en taper complètement, il peut même réfuter les faits qu'il a vécus et même, contre l'évidence de sa propre mémoire, il peut aussi réécrire l'histoire. Mais le but n'est pas qu'il s'amende, ni même de l'effrayer... En fait, cela n'a aucune importance ; en fait, il n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est que cela soit dit et qu'il sache que cela est dit, finalement, là aussi, peu importe. Et dans le cas qui nous occupe, que cela soit dit pour l'éternité. Je te précise qu'Else envoie ces cartes en 1945 et qu'elle meurt le 22 janvier de cette année-là. Donc, Else, juste avant d'aller se réfugier dans le Mont des Oliviers, de devenir Else du Mont des Oliviers, envoie les trois cartes au Doktor Benn. C'est en quelque sorte, le mot de la fin ; sans doute, voulait-elle avoir le dernier mot. J'arrête ici, sinon le rébus ne sera plus un rébus et la canzone perdra de son mystère et de sa capacité à faire gambader l'esprit.


Ainsi donc, nous n'irons pas plus loin et je chercherai à élucider ce qui est caché. En attendant, il nous faut reprendre notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux monde empli de trahisons, de fureurs, de terreurs et de bruits et décidément, cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.

Une, deux, trois
Moi, Else du Mont des Oliviers
Trois cartes j'envoie
Un ensemble bien ficelé
Saint Sépulcre, Mosquée et Lamentations
En 1945, de Jérusalem
À Berlin, au Docteur Benn
Dans les décombres et lamentations
Elles ne le trouvent pas
Le Docteur Benn n'est plus là
Plus tard, il mourra

Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.

Tu as signé le serment
Tu m'as trahie,
Moi, ton Else, ta grande amie
Ah ! Tu m'aimais si délicieusement
À la naissance du monstre de la Wupper
Quand le dragon courut sur le fer
Dans les fracas du tonnerre
Écoute mon piano bleu désespéré
Ce cygne noir sur la Wupper vient te chercher

Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois
Un, deux, trois.

Quand même, tu n'aurais pas dû
Oh ! Spécialiste des maladies vénériennes
T'acoquiner aux gloires hitlériennes
Ces gens-là t'ont fait cocu
Comme ensuite, tu l'as vu
Ah, Aimé de Dieu et de ton Else in illo tempore
Ah, Gottfried, viens m'embrasser !
Ah ! Je t'attends ! Mon Giselher !
De l'autre côté de la noire Wupper.

Un, deux, trois
Celui qui cherche trouvera
Celui qui trouve rira
Je te tiens,
Tu me tiens
Par la barbichette
Le premier qui rira
Aura une tapette
Au bout de trois

Un, deux, trois.

mercredi 17 septembre 2014

1902 - Canotiers et Casques à Pointe

1902 - Canotiers et Casques à Pointe


Canzone française – Canotiers et Casques à Pointe – 1902 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 3

An de Grass : 2


Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également)et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.






Il y a deux ans, c'était durant l'été à Pékin qu'eut lieu la Guerre des Boxeurs qui engendra de grands massacres. L'armée, réduite en cela à un corps expéditionnaire se distingua par son implacabilité et en profita pour essayer les effets – grandeur nature – du canon à tir rapide de 55 mm de Krupp (Essen). Le siècle démarrait dans un bain de sang chinois. Mais comme tu vas le voir, mon ami Lucien l'âne et comme tu le sais peut-être déjà, ou comme tu le subodores ou le supposes ou l'imagines, l'Empereur d'Allemagne, qui s'appelait – te l'ai-je dit – Wilhelm Deux, plus communément en français – Guillaume Deux, avait un tempérament très pacifique et avait bien intégré ses leçons de latin : Si vis pacem, para bellum – Si tu veux la paix, prépare la guerre.


J'ai déjà souvent entendu cette sentence, elle n'a jamais rien présagé de bon. Tous ceux qui s'en réclamaient finissaient tôt ou tard par accomplir la guerre qu'en bons pacifistes, ils préparaient méticuleusement.


Disons pour parler militaire : préparer la guerre « dans l'ordre et la discipline ». C'est exactement ce que fit Guillaume Deux en cette année 1902. Il passa des aventures lointaines et meurtrières à la préparation d'aventures à venir devant sa porte. Pour cela, il avait besoin de beaucoup de monde, comme il se révélera quelques temps plus tard. Il s'agissait de préparer le peuple allemand – un peuple récent en ces temps-là, qui sortait à peine des mains du chancelier créateur Bismarck – Otto Eduard Leopold von Bismarck-Schönhausen, Premier Chancelier d'Allemagne – Premier Chancelier Impérial. Il s'agissait aussi de le former, c'est-à-dire de lui donner forme et consistance, puis de le durcir. Mais, comme je te l'ai dit, les mouvements de l'histoire sont assez lents et ce n'est que douze ans plus tard que l'Empereur ordonna donc la mobilisation générale. On en était encore au début de la mise au pas de ce nouveau peuple, de cette nouvelle nation, née après la guerre de 1870. On passait ainsi de la Prusse à l'Allemagne. Autre élément qui indique qu'il s'agit bien des débuts de l'Empire, c'est cette histoire de timbre-poste à l'effigie de Germania, dotée d'attributs propres à susciter d'héroïques passions.


C'est effectivement un tournant dans l'histoire de l'Europe et sans doute, un des événements majeurs de cette histoire. Mais en quoi cela intéresse-t-il les Chansons contre la Guerre ?


Il y a une foule de bonnes raisons à avancer à ce sujet, mais l'essentiel de cette canzone est de montrer l'inconscience de ces jeunes gens qui glissaient ainsi vers la guerre et une des plus grandes boucheries de tous les temps comme s'il s'agissait de changer de chapeau et comme ils disent dans la canzone : « On troqua nos canotiers bouton d'or contre des casques à pointe ». Je te rappelle cependant que la chanson se situe douze ans avant que commence le grand massacre, qu'elle annonce, qu'elle anticipe. Il s'agit de vivre l'histoire des canotiers.


Étrange, en effet, cette inconscience... Comme quoi, il est utile et important de maintenir et de développer le message contre la guerre, mais aussi contre la constitution de grandes machineries militaires...


Je voudrais quand même préciser ceci, mon ami Lucien l'âne, pour toi et sans doute aussi pour ceux qui vont nous lire. Il s'agit bien ici de raconter un siècle d'histoires d'Allemagne et non de faire l'Histoire de l'Allemagne; il s'agit encore moins de faire un réquisitoire contre tous les gens d'Allemagne. On peut d'ailleurs augurer que ce qui est décrit ici pour l'Allemagne, cette effervescence nationale se retrouve dans les autres États-Nations d'Europe et d'ailleurs et qu'elle y a les mêmes effets. Ce qu'il importe de percevoir et de comprendre, c'est combien une telle effervescence est perverse et en finale, meurtrière. Et comment elle a permis de manipuler les hommes pour que quelques temps plus tard, ils se lancent avec témérité et inconscience contre les voisins – avec la fameuse « fleur au fusil ».


D'accord, mais cette histoire de chapeaux, d'échange de chapeaux... Qui aurait dit que ce bouton d'or se muant en casque à pointe, quelques années plus tard, allait produire Verdun, la Somme, l'Isonzo, la Piave et tant d'autres grandes tueries...


On le dira encore souvent ici, comme le disait à la Barbara de Brest, Jacques Prévert : Quelle connerie la guerre ! Aujourd'hui comme hier, il est impératif de s'atteler à tisser, envers et contre tout, le linceul de ce vieux monde pervers, guerrier, inconscient et cacochyme.

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Le Zeppelin nous laissait la tête penchée
En arrière, enthousiastes et bouche bée
Tous au lycée, on acheta un chapeau de paille jaune doré ;
Un chapeau dit : scie circulaire ou canotier.
Je le posai à côté des Buddenbrooks, un fameux livre.
La Reichspost éditait les premiers timbres
Valables pour tout l'Empire
Les seins cuirassés, raide, sans sourire.
Germania (une grosse poitrine) s'y montrait de profil
Elle annonçait le progrès et la téléphonie sans fil
Et tout un remue-ménage futur, douze ans plus tard
Quand par centaines de milliers, elle nous appela dans les gares.
Un gendarme en pleine rue, tambour de ville, faisait grosse impression ;
Il proclamait – au nom de sa Majesté Guillaume – la mobilisation.
Fameux changement de décor.
On troqua nos canotiers bouton d'or
Contre des casques à pointe.
On partit la fleur au fusil, sans crainte.
En quelques dizaines d'heures,

On sera vainqueurs !

dimanche 14 septembre 2014

1903 - Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli

1903 - Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli


Canzone française – Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli – Marco Valdo M.I. – 2013
Histoires d'Allemagne 04


An de Grass 03

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.




Pour la finale, sur le terrain d'Altona
Nos onze joueurs étaient là en rang d'oignon










Ah, Lucien l'âne mon ami, me voilà bien embarrassé… très embarrassé même.


Et pourquoi donc ?, Marco Valdo M.I. mon ami, demande Lucien l'âne quelque peu éberlué par cette étrange entrée en matière.


Tout simplement pour ceci que comme je n'avais pas écrit ces Histoires d'Allemagne dans l'ordre chronologique, enfin pas tout à fait et que par exemple, celle-ci est la dernière que j'ai écrite des 100 qui constituent le récit, le commentaire tel qu'il fut écrit alors tient compte de cette circonstance et que dès lors, il fait référence à des canzones qui couvrent des années bien plus tardives que celle-ci, c'est-à-dire 1903. Ce désordre apparent et réel est survenu du fait de mon inexpérience. Je me suis trouvé – au début – devant des histoires dont je me demandais comment j'allais bien pouvoir les transformer en canzones. Comme il m'a fallu environ trois ans pour écrire ces cent histoires, il y a donc presque trois ans maintenant, je ne savais pas trop comment assaisonner, comment faire une chanson avec une histoire comme celle-ci. Mais avec le temps, finalement, je comprends mieux les choses ; surtout, celles qui ne sont pas explicitement dites.


Explique-moi ça concrètement... Aide-moi un peu..., dit Lucien l'âne un peu éberlué. De quelles choses parles-tu ? Donne-moi un exemple...


Les Pragois, par exemple. Que viendraient faire des Pragois dans un match qui doit désigner le champion d'Allemagne ? La réponse est simple... Ce sont les Allemands de Prague. Les Allemands de Prague, tu imagines... On est en 1901... Prague dans le championnat d'Allemagne... On sait ce que ça donnera en 1939, cette idée de Prague en Allemagne... Encore une chance que ce soit Leipzig qui ait gagné... Imagine un instant... Prague, champion d'Allemagne... Quelle ironie ! Une autre indication concernant l'équipe de Leipzig, cette fois... C'est un joueur Polonais naturalisé allemand, le dénommé Stany – dans la chanson et sur le terrain et de son nom civil : Bruno Stanischewski... qui va conduire l'équipe à la victoire. On en verra aussi bien d'autres des Polonais d'origine être naturalisés après 1939... Ainsi, tu peux voir que les phrases et les histoires ne sont pas aussi innocentes qu'elles en ont l'air.


On dirait même parfois qu'elles font de la prémonition, dit Lucien Lane en clignant malignement de l’œil gauche.


J'irais jusqu'à dire de la prédiction créatrice. Et dans le fond, ce n'est pas si faux... Les mots, les histoires construisent le monde ou en tous cas, participent de la création du monde ou autrement dit, interfèrent dans l'Histoire. D'ailleurs, le mot histoire lui-même, tel que je viens de l'utiliser, est actuellement un mot suspect ; c'est un mot qui déplaît, c'est un mot tabou. Car en parlant d'histoire, je fais deux choses : j'inscris ma chanson dans un monde de la durée, un monde qui s'échappe de l’instantané, de l'événementiel, de l'immédiateté, du superficiel et j'entame une réflexion, je remets en action la pensée comme mode d'organisation du monde – la pensée et pas la hasardeuse main invisible si chère aux économistes. Le mot « Histoire » est aussi suspect car il a un sens et ce sens de l'histoire – à la fois, direction et signification, ce sens de l'histoire renvoie à ce qui se passe dans la durée, à voir ce qui déchire le monde dans la durée, à voir que la guerre n'est pas un processus accidentel, mais un élément constitutif de notre monde, de celui dans lequel actuellement nous vivons ; en bref, il renvoie à la Guerre de Cent Mille Ans, cette guerre que les riches font aux pauvres pour imposer leur pouvoir, pour instaurer leur domination, pour assurer leurs privilèges, pour accroître encore et toujours leurs richesses. Et à partir de là, la pensée se met à gamberger, elle gagne sa liberté, elle échappe aux contrôles, elle se refuse à la domestication et elle se met à penser le monde, à y introduire de la conscience, à y voir ce qui s'y fait et à dire ce qui ne se fait pas. À partir de là, elle entre en résistance...


Ora e sempre : Resistenza ! , dit Lucien l'âne. Mais pour en revenir à la canzone, il me semble que tu avais déjà raconté des matchs de football...


En effet et si je me souviens bien, il y en a déjà eu trois... Il y eut dans l'ordre chronologique : Bottines et gros souliers (vers 1912) , Le Pied d'Ivan (1942) et Le Miracle de Berne (1954) .


Alors, si tu le veux bien, passons à la chanson et puis, nous reprendrons notre tâche et ensemble, tels des canuts d'aujourd'hui, nous tisserons le linceul de ce vieux monde volatil, superficiel, concurrentiel, hasardeux et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Après notre sept à deux, on a dit
Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli
La veille du match, tard dans la nuit
Passer du bon temps avec les filles
C'est une légende, c'est un bruit

Ce qui est sûr, c'est que nous
À dix-sept, dans le train de nuit
Depuis Leipzig et pas en wagon-lits,
Tous en troisième classe, qu'on était nous.

Pour la finale, sur le terrain d'Altona
Nos onze joueurs étaient là en rang d'oignon
Et même l'arbitre et les onze Pragois,
Deux mille spectateurs et pas de ballon.

Les Pragois ne rigolaient pas
Le public et nous, on riait gaiement
L'arbitre, un joueur d'Altona
Regardait sa montre pour passer le temps

Enfin, le ballon arriva
Le soleil et le vent du côté des Pragois
Grâce à quoi, Meyer mit le premier but
Friedrich mit, pour nous, le deuxième but

À la mi-temps, on en était toujours là.
Ensuite, le vent changea
Bref, avec Stany et Riso, le festival
Nous mena au premier titre national

L’arbitre qui s'y connaissait
Impartial concluait
Par écrit et de sa main
Les meilleurs ont gagné, à la fin.

Après notre sept à deux, on a dit
Les Pragois étaient allés à Sankt Pauli
La veille du match, tard dans la nuit
Passer du bon temps avec les filles
C'est une légende, c'est un bruit

L’arbitre qui s'y connaissait
Impartial concluait
Par écrit et de sa main
Les meilleurs ont gagné, à la fin.


jeudi 11 septembre 2014

1904 – Une Grande Grève


1904 – Une Grande Grève


Canzone française – Une Grande Grève – 1904 – Marco Valdo M.I. – 2010
Histoires d'Allemagne 5

An de Grass : 4

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également)et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.



Wagonnet refusé, travail pas payé
On fait la grève pour ça, ici
Chez nous, dans les puits, on a démarré juste avant Noël






Voilà une chanson qui raconte la grève des mineurs de la Ruhr de la fin 1904 – début 1905 – 200.000 mineurs en grève, le poumon ou le moteur industriel de l'Allemagne à l'arrêt... Comment faire de l'acier sans charbon ? Cette grève a lieu au même moment où en Russie, une grève générale vient, elle aussi, bousculer l'Empire du tsar, alors en guerre contre le Japon. Juste un détail, cette grève des mineurs de la Ruhr est généralement située en 1905... Mais on voit dans la canzone qu'elle commence juste en fin d'année – à Noël. Cela dit, ce n'est pas un mouvement isolé, il s'inscrit dans une série de grands mouvements de grève partout en Europe dans ces années-là : en Belgique, principalement en Wallonie, 125.000 grévistes en 1891, 250.000 en 1893, en 1896-97, grèves en Russie, aux Zétazunis en 1900, 1902 en Autriche, 1903 en France, 1904 grève générale en Italie, à nouveau en Wallonie, puis aux Pays-Bas... Grève de mineurs en Chine, un peu plus tard (1906)... Je me demande d’ailleurs si on faisait pareil relevé chaque jour dans la presse, ce que cela donnerait aujourd’hui... Mais on nous sert des résultats de foot, des histoires de fesses et des cours de bourse à n'en plus finir...Sans oublier les assassinats et autres plaisanteries fines.


Nous voilà donc en plein dans l'histoire d'un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches mènent avec constance, ruse et mensonges contre les pauvres (ici, les mineurs) afin d'imposer leur pouvoir, de renforcer leur domination, d'accroître l'exploitation, d'étendre leurs privilèges... , dit Lucien l'âne en balançant la tête pour souligner son propos. Et regarde comme ils renient – au plus vite – leurs engagements, regarde comme ils reprennent de la main droite ce qu'ils ont dû céder de la main gauche. Tous les moyens sont bons, tous les arguments sont bons pour accroître leurs profits : réduire les salaires, ne pas payer le travail, augmenter le nombre d'heures de travail, accélérer les cadences, augmenter la charge de travail – ils appellent ça, regarde le beau nom qu'ils ont trouvé : augmenter la productivité. Il a raison celui qui parle d'esclaves du salariat. Et puis, dis-moi Marco Valdo M.I. mon ami, que viennent faire les Hottentots dans cette histoire ?


Tu as raison, Lucien l'âne mon ami, dit Marco Valdo M.I.. Que viennent faire les Hottentots dans cette grève des mineurs de la Ruhr ? D'abord, dis-toi bien qu'ils ne sont pas là par hasard. Ils sont le résultat de la Weltpolitik de Guillaume; les Hottentots sont les populations des territoires que le partage du gâteau mondial entre les riches, qu'on appelle aussi la colonisation, a réservés à l'Allemagne. Cette année-là, précisément, l'Allemagne venait d'envoyer 15.000 hommes pour réprimer dans le sang une révolte des populations bantoues de l'actuelle Namibie et du Botswana, qui étaient à cette époque des possessions allemandes. Comme disait Guillaume au corps expéditionnaire en Chine : sans faire de quartier. Ce fut un gigantesque génocide avec création de camps de concentration; on massacra les Hereros et les Hottentots... Ensuite, pour ce qui est du rapport avec la grève dans la Ruhr, c'est la même armée, le même pouvoir qui envoie l'armée... mais remarque, qu'il y a quand même deux poids, deux mesures... Les Africains, les Nègres comme on disait alors... on les massacre sans hésitation. On tire encore en l'air sur les mineurs allemands; pour eux aussi, les camps de concentration et les fusillades viendront, mais plus tard.


Et les Pinkertons ? De quoi s'agit-il ? Je n'en ai jamais rencontré moi, des Pinkertons...


En fait, Lucien l'âne mon ami, ce n'étaient pas de vrais Pinkertons, pas des Pinkertons authentiques... Ceux-là, on ne les trouvait qu'aux Zétazunis. Mais leurs émules allemands faisaient du zèle. Bon, voici ce qu'est un Pinkerton... En fait, c'est un employé d'une société étazunienne, une agence de détectives dénommée précisément Pinkerton. L'agence Pinkerton, qui va employer des milliers de détectives, matraqueurs, vigiles, tueurs, lyncheurs... pour détruire les organisations ouvrières aux Zétazunis et briser les grèves. Tous les moyens sont bons pour les Pinkertons, à commencer par l'espionnage, la délation, l'infiltration, le mensonge, le matraquage, l'assassinat et le lynchage. En fait, ce sont des milices patronales... Les nervis des riches. On les a retrouvés à l'œuvre en Irak, sous un autre nom, fournis par une autre société... On doit à la provocation d'agents de Pinkerton le massacre du Haymarket (Chicago - 1886), dont la journée internationale du Premier Mai garde le souvenir. L’agence Pinkerton sévit toujours sous le nom de Securitas AB. Bref, la canzone indique que les patrons des mines ont engagé des gens pour protéger les jaunes, pour faire ce que font les « Pinkertons »...


Ainsi, la Guerre de Cent Mille Ans a mille facettes et elle ne s'interrompt jamais... Raison de plus pour ne jamais cesser de tisser le linceul de ce vieux monde assassin et cacochyme.


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Tout a commencé avec les wagonnets refusés
Charbon pas propre, wagonnet pas rempli
Wagonnet refusé, travail pas payé
On fait la grève pour ça, ici
Chez nous, dans les puits, on a démarré juste avant Noël
En tout cas, le Comité de grève était formel
L'accord de 89 à Berlin, on avait la journée de huit heures.
Pourtant, partout, ils allongent les horaires.
Chez nous, au fond de la mine, on fait déjà dix heures.
Paraît qu'ils refont des listes noires.
En Russie, ça sent la révolution; à Berlin, Liebknecht commençait à parler
L'armée est arrivée; sans hésiter, elle a tout canardé.
Liebknecht disait : les ouvriers russes à Saint-Pétersbourg
Et nous ici, les ouvriers allemands dans la Ruhr
On était des héros du prolétariat
Moi, je dis que nous sommes des esclaves du salariat.
Comme en Namibie contre les Hottentots, la troupe est passée à l'attaque.
Elle a repoussé les Hereros dans le désert.
À présent en Russie, ils ont décrété l'état de guerre...
Chez nous, il y a des Pinkertons, en col blanc, brassards et matraques.



Les Africains, les Nègres comme on disait alors... on les massacre sans hésitation. On tire encore en l'air sur les mineurs allemands; pour eux aussi, les camps de concentration et les fusillades viendront, mais plus tard.