mercredi 13 août 2014

1910 - La Grosse Berta

1910 - La Grosse Berta

Canzone française – La Grosse Berta – 1910 – Marco Valdo M.I. – 2011

Histoires d'Allemagne 12

An de Grass : 10

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.







Comme bien tu penses, Lucien l'âne mon ami, une guerre, ça se prépare. Une guerre militaire, je veux dire, une de celles où on envoie plein de gens se massacrer réciproquement et où on utilise plein d'armements, si possible, les plus puissants, les plus saignants. Bref, où on fait un tas de morts, de blessés, de mutilés. Et si on veut exécuter la chose en grand, on ne saurait y échapper, il faut du temps... Il y faut beaucoup temps, sans compter des masses d'argent, pour s'y préparer en espérant un certain succès. L'armement est certes une affaire de militaires, mais surtout aussi, d'industriels et de capitaux. Tu me diras sans doute qu'il y faut aussi des ouvriers, mais si c'est évident, il n'en reste pas moins que ceux-là ne sont que des rouages de l'immense machine. Comme nous suivons ici ces histoires d'Allemagne, ces anecdotes quelque peu éclairantes sorties tout droit du kaléidoscope de Monsieur Grass, il te souviendra qu'on a déjà vu un peu ce qu'il en était de la marine et de la sous-marine impériales. Ici, c'est l'histoire d'une des armes les plus célèbres de l'armée allemande, dont la canzone va nous entretenir. Oh, rassure-toi, il n'est nullement question d'en faire l'apologie, ni même de traiter l'affaire à la manière militaire... L'approche est bien plus civile... comme tu le verras. Et ne manque pas d'un certain recul...


J'aime autant, dit Lucien l'âne en secouant son postérieur pour souligner son propos. Et puis, je ne te vois pas chanter les louanges de la puissance militaire. Cependant, je suis curieux de voir l'angle d'attaque, si j'ose ainsi dire, de ton histoire.


Si tu oses dire... Tu ne crois pas si bien dire... en parlant d'angle d'attaque et cela pour plusieurs raisons. La première est carrément militaire, car la notion-même d'angle d'attaque renvoie directement au langage et aux conceptions militaires. La seconde est tout aussi guerrière, puisqu'il s'agit ici d'artillerie, discipline où bien évidemment les angles ont leur mot à dire, de même que la trigonométrie, le calcul intégral et toutes sortes de kabbalistiques réflexions balistiques. La troisième et c'est là que je veux en venir, en relevant ton « si j'ose dire », est la croupe magnifique de la dame qui raconte l'histoire. Une dame, une ouvrière, disons la femme d'un ouvrier des aciéries Krupp à Essen... qui est furieuse car les ouvriers de la cité où elle habite se moquent d'elle du fait qu'elle s'appelle Berta et qu'elle a quelques rondeurs. L'angle d'attaque de leurs plaisanteries, si j'ose ainsi m'exprimer, est qu'en secret dans l'usine, ils mettent au point la Dicke Berta – la Grosse Berta, un canon d'envergure exceptionnelle, dont je te passerai les détails techniques


Oui, oui, j'en ai entendu parler. C'était, quand je l'ai vue plus tard, une belle pièce d'artillerie. Une machine de guerre gigantesque et assez pesante, il est vrai. Mais aussi, elle m'a l'air drôle cette dame, cette Berta et bien décidée à ne pas s'en laisser conter par ces messieurs et leurs plaisanteries fines.


En effet, elle est assez sarcastique et très femme du peuple. Moi, je l'aime bien la Berta. Mais elle, elle en veut vraiment beaucoup à ce canon monstrueux auquel on a donné un nom similaire au sien. Elle déteste la monstrueuse chose d'acier, qui faisait quand même quarante-deux tonnes et envoyait des centaines de kilos de mort à chaque tir. Tout ça montre qu'il ne faut jamais laisser les enfants jouer avec des allumettes... Qu'on ne vienne pas dire qu'il n'y a pas eu de préméditation dans le déclenchement de la Grande Guerre, quand on sait tout ce qui se mettait au point en matière d'armement. Nous sommes en 1908, six ans plus tard, peut-être huit – question de mise au point, la bouche à feu de Berta et celles de ses petits copains crachaient la mort à plein poumons. Par ailleurs, je te rappelle qu'on en avait déjà parlé de ces aciéristes Krupp à propos des ouvriers de Turin et de la mort blanche aux usines Thyssen-Krupp... On soulignait déjà ce même mépris de l'humanité.


En somme, dit Lucien l'âne, la canzone du jour raconte une facette de cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font contre les pauvres, où ils se servent des pauvres pour s'enrichir encore et encore, pour accroître leur domination, perpétuer leurs privilèges sans trop se soucier, et pour dire les choses plus clairement encore, en se foutant complètement des dégâts et des morts que leurs délires et leurs caprices occasionnent. Et nous, dans cette Guerre de Cent Mille Ans, nous qui avons clairement choisi notre camp, nous devons avoir l'obstination majeure, cette haute volonté permanente de saper leur arrogance, de tisser le linceul de ce vieux monde avide, assassin et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Je suis Berta, la grosse Berta
J'ai deux jambes, deux bras
Et tout ce que vous voyez là.

Je suis la Berta de la cité-jardin
Avec Jacob, mon mari, on habite Essen à côté des usines Krupp
Et quand je pends la lessive au jardin,
Les hommes qui passent me font des commentaires sur ma croupe.
Mon Jacob travaille à la fonderie d'acier ;
Là-bas, dit-il, ils fondent des canons.
Une bouche à feu de quarante-deux centimètres; difficile à couler.
Une fabrication secrète, la grande fleur de la nation.
Son nom de code est Grosse Berta : Dicke Berta ;
Ils l'appellent aussi Berta l'Assidue : Fleissige Berta.
Elle doit imposer la grandeur de l'Empire allemand.
Il faut du temps pour la mettre au point, leur Berta ;
Subséquemment, subséquemment,
Subséquemment, tous se foutent de moi
Et sur ma croupe, ils plaisantent tous lourdement.

Je suis Berta, la grosse Berta
J'ai deux jambes, deux bras
Et tout ce que vous voyez là.

Ils disent : « On y arrivera avant que ça pète ! »
Vous imaginez ça, vous voyez ma tête !
Quand ça a pété, ils ont canardé Paris avec leur Grosse Berta.
À cause d'elle, de cette grosse pétasse, les Français riaient de moi.
Je déteste qu'on l'appelle comme moi, cette horreur-là.
Et puis, ce n'était même pas la Berta qui a fait tous ces dégâts.
Mais les Parisener Kanonen – les Canons Parisiens
Qui tiraient comme des fous, dès le matin,
Avec leurs cous de girafe asthmatiques.
Ils s'appelaient : Lange Max et Lange Frédéric.
Ils venaient aussi de chez nous, ces deux idiots
Et puis, avec leurs obus de 400 kilos
Ils ont fait plus de 250 morts et des centaines de blessés.

Je suis Berta, la grosse Berta
J'ai deux jambes, deux bras
Et tout ce que vous voyez là.

Mais moi, même si je suis la grosse Berta de la cité,
Je n'ai jamais tué personne, moi. Je déteste ça.
Jacob, mon mari, qui m'aime tant, est revenu estropié.
Il m'a dit : « Ce qui compte, c'est que tu aies la santé, Berta ! ».
Regardez-moi... J'ai une santé resplendissante.
Vous savez, l'autre Berta a repris du service à la guerre suivante ;
Elle avait juste changé de nom; on l'appelait alors la Grande Gilda.
Mais cette fois, c'est Karl et Gustav qui ont fait le plus de dégâts.

Je suis Berta, la grosse Berta
J'ai deux jambes, deux bras
Et tout ce que vous voyez là.
Je suis la Berta de la cité-jardin
Avec Jacob, mon mari, on habite Essen à côté des usines Krupp
Et quand je pends la lessive au jardin

Les hommes qui passent me font des commentaires sur ma croupe.

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