jeudi 10 juillet 2014

1922 - Peu importe mon nom

1922 - Peu importe mon nom


Canzone française – Peu importe mon nom – 1922 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 23



An de Grass : 22

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.





Walter Rathenau


Elle a un bien étrange titre, cette chanson du jour, cette histoire d'Allemagne..., Marco Valdo M.I. mon ami. Que veut donc dire ce « Peu importe mon nom »...?

C'est un bien étrange titre et je m'en vais te l'expliquer, dit Marco Valdo M.I. à son ami Lucien l'âne. « Peu importe mon nom », c'est l'antienne d'un personnage lui-même assez étrange et qui dit vrai ; son nom, il vaudrait mieux pour lui et pour ce qu'il raconte que tout le monde l'ignore. Cet homme-là raconte des choses confidentielles et même carrément, secrètes et les secrets qu'il dévoile pourraient fort bien lui coûter la vie. Est-ce de l'inconscience, est-ce du courage, est-ce le résultat d'un dégoût ? Je ne sais... Un peu de tout cela. Ce personnage si on devait lui donner un équivalent aujourd'hui chez nous on dirait un « collaborateur de justice »; en Italie, on l'appellerait un « pentito », un « repenti » et ma foi, cela s'en rapproche assez. Un « pentito », un repenti, un collaborateur de justice, à ceci près qu'il ne bénéficie d'aucune protection, que les magistrats le tiennent en piètre estime et que certains d'entre eux sont plutôt liés à ceux qu'il dénonce.


Voilà qui ne facilite pas les choses, dit Lucien l'âne.


L'ambiance de l'Allemagne de Weimar, nous sommes en 1922, est assez tumultueuse... Surtout tueuse, d'ailleurs. Les assassinats politiques font partie du paysage... Ce que dénonce notre personnage, ce n'est pas vraiment une « mafia » à l'italienne, ce n'est pas une mafia proprement dite, qui en ce temps-là n'est encore qu'une spécialité sicilienne... Mais il s'agit plutôt d'organisations de droite, pour une part clandestines, pour une part plutôt brutales dans leurs manières, liées à certains « services ». En somme, ce qui ressemble assez bien aux premiers fascii, aux premières « squadre », aux bandes armées de tueurs mussoliniens. « Peu importe mon nom »... Personne ne veut le croire et pourtant, il fait bien son boulot... On ne le croit pas et on le discrédite systématiquement et de fait, il est lié lui-même à ces milieux qu'il dénonce...


Évidemment, dit Lucien l'âne, c’est bien normal. Sinon, comment saurait-il et comment dès lors, pourrait-il dénoncer ? Mais enfin, finalement, Marco Valdo M.I., qui est-il cet homme ?


Peu importe mon nom... Le personnage qui parle est Theodor Brüdigam. En fait, il fait partie de l'Organisation Consul, ou de la brigade du capitaine Erhardt... En tous cas, ce sont ces gens-là qui le payent pour des missions nébuleuses et imprécisées. Devant la montée des crimes politiques auxquels il est mêlé , il prend peur ou tout simplement, comme il le dit dans la canzone, il n’aime pas ça. « D'accord, c’est vrai, j'ai d'autres idées... Je pense qu'il faut faire comme en Italie... Comme Mussolini, faire un État fort et national. ». Cependant, quand il parle du caporal H., il se trompe et il ne se trompe pas. H. va bien sûr mettre sur pied sa révolution nationale et ressusciter le Reich – là il ne se trompe pas, mais pour ce qui est de tuer des gens... Le caporal H. s'y entend...


Ce n'est pas faux, dit Lucien l'âne. Si je me souviens bien, ce caporal H. ne tuera pas seulement en cachette, pas seulement clandestinement... Il associera tout le pays, toute la population sera invitée, priée, forcée de contribuer à ce grand massacre. Il fera les choses en grand, on pourrait dire industriellement. C'est ça : des génocides considérés comme une industrie... Courteline avait raison : « Le monde a une punaise dans le bois du lit et un rat dans la contrebasse »... Toutes ces histoires, Marco Valdo M.I., me renforcent dans mon idée qu'il est plus que temps de tisser le linceul de ce vieux monde brutal, stupide et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco valdo M.I. et Lucien Lane




Je me présente, peu importe mon nom
« Sans ressources fixes et de douteuse réputation »
Oui, mais mes informations sont de source sûre
Elles, elles ne sont pas sans fondement
J'étais payé, pour sûr
Par qui ? Par le capitaine Hoffmann
De l'Organisation Consul, c'est sûr
C'est pour elle qu'on travaillait
Faut bien qu'on vive !
Hoffmann m'a aussi donné une liste de noms
Ceux qui doivent y passer...
Vous voulez savoir qui ils sont
Alors, il y a Erzberger qui a signé la capitulation
Celui-là, ils l'ont eu pendant sa promenade dans la Forêt Noire
Une balle dans la tête et douze au total.
Et puis, les chanceliers Scheidemann et Wirth, et même, le ministre Rathenau
Moi, j'ai essayé de les prévenir
Mais aucun, je vous dis, aucun, ne m'a cru


Je me présente, peu importe mon nom
« Sans ressources fixes et de douteuse réputation »
Oui, mais mes informations sont fondées
Derrière tout ça, il y a les services et l'armée
Le financier Helferrich et Stinnes, le roi du charbon
Esprits diaboliques de la réaction
D'accord, c’est vrai, j'ai d'autres idées
Je pense qu'il faut faire comme en Italie
Comme Mussolini, faire un État fort et national
D'accord, ce caporal Hitler est un hurluberlu
Mais il sait gueuler et faire du chahut
Pour rallier le peuple et lui remonter le moral
C'est un gars comme ça qu'il faut
Pour balayer toute cette bacchanale
Liquider les Juifs et refaire un grand Reich
Mais Scheidemann n'a pas voulu m'écouter
Heureusement pour lui, l'acide prussique dans le visage, ça n'a pas marché
Dans la forêt de Cassel, c'est sa moustache qui l'a protégé.


« Sans ressources fixes et de douteuse réputation »
Oui, mais mes informations sont fondées
Et Rathenau, je l'avais fait prévenir
Lui, ils le voulaient, c'était pourtant un capitaliste
Mais il avait accepté les réparations
Et puis surtout, il était Juif.
Donc, ils avaient tiré au sort l'équipe du 24 juin
Tout se passa comme à l'entraînement
Le Ministre Walter Rathenau quitte sa villa dans son coupé
La Mercédes-Benz le suit comme son ombre
Au coin, l'avenue est barrée par une charrette à cheval
La Mercédes passe : une rafale, une grenade.
Kern tenait le pistolet-mitrailleur, Fischer lança la grenade.
Je vous avertis avec cet Hitler, mais personne ne veut me croire,
Tout cela ne peut marcher que parce que personne ne veut me croire
Cet Hitler est un fou dangereux, il a foiré à la Feldherrnhalle à Munich, mais...
Si je vous dis tout cela, ce n'est pas pour l'argent...
C'est par souci du peuple allemand...

Je me présente, peu importe mon nom
« Sans ressources fixes et de douteuse réputation »
Oui, mais mes informations....

mercredi 9 juillet 2014

1923 - Les Beaux Billets

1923 - Les Beaux Billets


Canzone française – Les Beaux billets – 1923 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 24



An de Grass : 23
Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.


100.000.000.000.000 de marks ou quelque chose comme ça...



Que peut donc bien raconter ton histoire d'Allemagne pour l'année 1923 et comment l'as-tu intitulée ?, demande Lucien l'âne un peu impatient de connaître la suite de la grande aventure germanique, distillée en petits épisodes didactiques par Marco Valdo M.I.


Commençons par le titre, car il est tout simple et donne une idée de ce que raconte la chanson du jour. Elle s'intitule : « Les Beaux Billets » et elle commence par une partie de Monopoly, jouée par des enfants de notre temps, je veux dire des années 2000 et au-delà. Je te rappelle que ce jeu a été créé par un chômeur étazunien en 1934 et qu'il a connu de nombreuses versions. Par parenthèse, pour la France, il aurait dû y avoir une version où l'endroit le plus prisé, la case la plus recherchée devait être le joli village de Montcuq, qui bien évidemment doit se prononcer à la manière de Zazie : « Mon cul ! », ce qui explique son succès auprès d'un public très étendu... Mais les éditeurs, des « proutmachères » un peu coincés ont refusé cette version, réclamée au terme d'un référendum par le public des passionnés.


Ils devraient aussi prévoir une case à Poil, où devrait se trouver le monument à l'inventeur de la démocratie, le très célèbrement méconnu Hégésippe Simon et une autre à Condom, charmante commune sur la Baise (Je te jure que je n'invente pas...). Cela dit, on n'est pas là pour parler de Montcuq, dit Lucien l'âne, mais de la chanson « Les Beaux Billets ».


Alors, dit Marco Valdo M.I., pour en revenir à la chanson, dans cette partie de monopoly, jouée par les enfants, des Allemands de maintenant, on utilise des billets anciens, retrouvés dans les greniers ou dans les affaires des grands-parents ou des parents. Il y a des billets de diverses époques du siècle dernier et spécialement ceux de 1923. 1923, vois-tu Lucien l'âne, en Allemagne, c'est l'année de l'hyper-inflation. Une année terrible ! Elle va provoquer des bouleversements formidables, permettre des fortunes aussi soudaines qu'hasardeuses, des ruines et des misères effroyables. Pour avoir une idée de cette inflation, regarde l'évolution du prix du pain en marks : 1921 : 3,9; 1922 (fin) : 163; 1923 – en janvier : 250, en mars : 463; en juin : 1428; en septembre : 1.512.000 et en décembre : 399.000.000.000. Trois cent nonante-neuf milliards de marks pour un pain...


C'est impressionnant, dit Lucien l'âne, mais comment cela se passe-t-il ?


Tout simplement comme tu le vois, les prix montent à une vitesse insensée, d'une semaine à l'autre, d'un jour à l'autre. C'est évidemment une situation qui met à mal ceux qui ont des revenus fixes ou à périodicité régulière – au mois par exemple... et spécialement, ceux qui sont payés en argent, en monnaie... Le salaire peut même augmenter chaque mois... Quel sens cela peut-il encore avoir, si les prix augmentent tous les jours; les intérêts sur les prêts également et qu'ils arrivent à des niveaux astronomiques... On parle de 4 à 5000 % par an. On veut bien avoir des dettes en marks, mais on s'empresse de garder les choses réelles … Et pour les détails, je te renvoie à la chanson... En tous cas, c'est une année qui a marqué les Allemands et qui pèse peut-être encore sur leur façon de voir les choses. Les beaux billets... Forcément : ils sont remplis de zéros et on a dû les faire de plus en plus grands... Par la suite, il y aura d'autres billets et notamment ceux de la République Démocratique Allemande – ce sont ceux avec le compas et les épis et puis, les deutschemarks de la République Fédérale, puis ceux de l'Allemagne réunie, puis enfin, il y a eu l'euro... Ce sont chaque fois des billets différents, des dessins différents, des couleurs différentes. Tout cela attise la curiosité des enfants.


Évidemment, dit Lucien l'âne. Cette profusion de billets si différents des uns des autres... C'est une sorte de condensé de l’histoire...


C'est bien cela qui se passe. Les enfants demandent le pourquoi du comment de toutes ces sortes de billets. Ils veulent savoir et dès lors, il faut bien leur répondre. Ce que je ne ferai pas ici. Mais une chose cependant : les billets racontent plus que l'histoire des billets eux-mêmes; ils racontent l'histoire de l'Histoire; ils racontent l'histoire des Allemagnes. J'attire ton attention sur les derniers vers; ils disent ceci : « À Chemnitz-Karl-Marx-Stadt, Oncle Eddy et ma mère n'ont pas connu le deutsche mark ni l'euro... ni cette misère qu'on subit maintenant... Ils sont partis à temps.... ». En fait, ces vers parlent du destin des gens de l'Allemagne de l'Est réannexée à celle de l'Ouest et de la misère que rencontrent de ce fait aujourd’hui les habitants de cette partie, située de l’autre côté du mur... Le Mur est tombé, en effet, mais que d'un seul côté... En somme, on a fait tomber (et encore …) la bureaucratie, mais on n'a pas fait tomber l'exploitation des hommes... Bien au contraire, on a développé leur misère.


C'est en effet, dit Lucien l'âne en opinant des oreilles, ce que tu racontais dans ta chanson « L'Autre Côté du Mur ». Il y a là un aspect de la guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour augmenter leurs richesses, accroître leurs propriétés, multiplier leurs privilèges, étendre leurs pouvoirs et renforcer leur domination. C'est pour faire tomber ce côté-ci du mur – qui semble-t-il commence à vaciller sur ses bases – que nous devons obstinément tisser le linceul de ce vieux monde monétaire, financier, économique et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




Ces billets-là, ah, ces anciens billets, aujourd'hui
Sont la joie des petits quand ils jouent au monopoly
Il y a les billets qui venaient d'ici et ceux qui venaient de là
Les démocratiques qu'ornaient des épis et des compas,
Les fédéraux d'après la guerre et ceux d'avant l'euro
Ceux de la grande inflation tout emplis de zéros
Billets trouvés entre les pages du cahier de ma mère
Où figure le prix de mon tablier d'écolière.
De beaux billets d'après le grand carnage
De beaux billets d'avant les grands orages

Ah, les beaux billets !
Tout farcis de numéros
Ah, les beaux billets !
Pour payer les anciens héros !

Pour un pain, il en fallait des marks et des marks
Et les marks soudain ne valaient plus un mark.
Les prix les plus bas atteignaient des hauteurs sidérales
On comptait en milliards. La vie quotidienne devenait infernale
On vivotait : un jour les haricots, un jour les lentilles.
Ma mère disait : On ne sait jamais ce que réserve la vie
Oncle Eddy revenu d'Amérique et ses dollars-or
Légumes secs et corned beef, de vrais trésors !
Prenaient de la valeur chaque matin grâce à l'inflation
Huile de foie de morue, lait, chocolat valaient des millions

Ah, les beaux billets !
Tout farcis de numéros
Ah, les beaux billets !
Pour payer les haricots !

Les gens de l'assistance, les ouvriers, les fonctionnaires, les employés
Survivaient bien plus mal que nous dans ce merdier
Partout des mendiants, partout des invalides de guerre
Heinz, au rez de chaussée, qui avait hérité de terres
Comme propriétaire, il s'en tirait plutôt bien, c'est sûr,
Il vivait de fermages, il vivait de loyers en nature
À Chemnitz-Karl-Marx-Stadt, Oncle Eddy et ma mère,
N'ont pas connu le deutsche mark ni l'euro... ni cette misère
Qu'on subit maintenant...
Ils sont partis à temps.

Ah, les beaux billets !
Tout farcis de numéros
Ah, les beaux billets !

Pour nourrir les asticots !

lundi 7 juillet 2014

1924 - La Colombe Argentée


1924 - La Colombe Argentée

Canzone française – La Colombe Argentée – 1924 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 25


An de Grass : 24

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.




Colombe argentée, être légendaire
... au moins, n'a jamais fait la guerre. 





La Colombe Argentée... Voilà un titre bien étrange. Ces Histoires d'Allemagne m'étonnent souvent. Ce titre, on dirait un rébus, on dirait un arcane.


Mais non, Lucien l'âne mon ami, tu sais bien quelle réputation (usurpée, d'ailleurs) a la colombe dans l'imaginaire des hommes. C'est l'oiseau qui symbolise la paix... Cependant, son vrai nom à notre héros du ciel est lui bien étrange, en effet : il s'appelle LZ 126. Il s'agit là d'une dénomination qui convient à un objet industriel et c'en est un, protégé par un de ces secrets codés... Mais c'est tout simplement une manière synthétique, tu connais les « ingénieurs », de désigner un dirigeable, cette sorte de baudruche volante, inventée par Monsieur Zeppelin lui-même. Donc, L = Luft (mot allemand désignant l'air), Z = Zeppelin. Quant aux chiffres, ils signifient tout simplement le fait qu'il s'agit là du 126ième appareil du genre. Et pour en revenir aux Histoires d'Allemagne, cette chanson raconte son histoire comme d'autres ont raconté une canonnière, un sous-marin, un canon (souviens-toi de la grosse Berta), un casque, des gaz de combat...


Ah, je vois, on en est encore aux instruments de guerre... Je la croyais terminée, celle-là. En préparerait-on une autre ?


Cela, Lucien l'âne mon ami, je n'en sais rien encore. Il faut respecter la marche du siècle, nous n'en sommes qu'à 1924. On sort à peine d'en prendre. Mais tu n'as pas tort... Elle n'est jamais loin, cette tueuse. D'autre part, en effet, les Zeppelins furent des instruments de guerre, utilisés dans le conflit, mais hormis la reconnaissance, ils n'étaient pas d'une efficacité guerrière si redoutable. Cependant, tu le verras dans la chanson du jour, celui-ci – LZ 126, ce qui justifie son titre de colombe argentée – eut un destin particulier : cet appareil légendaire ne fit jamais la guerre.


Comment cela ?, dit Lucien l'âne.


Pour la raison simple qu'il n'était pas encore construit du temps de la guerre. Il en serait plutôt une conséquence, un enfant de l'armistice... Il a été conçu et mis en chantier comme « réparation de guerre ». En somme, il servit à couvrir une partie des sanctions financières et économiques infligées à l'Allemagne par le Traité de Versailles. C'est ainsi qu'il fut remis aux Zétazunis et qu'il dut faire le voyage que raconte la chanson. Il était aussi censé symboliser la réconciliation des hommes dans la paix par la mise en commun des progrès techniques et de ce point de vue, le LZ 126 fut une réussite. C'était le plus beau, le plus grand, le plus perfectionné et le plus réussi de tous les Z. Il bénéficiait de l'expérience accumulée par les 125 précédents... Et puis, le « plus léger que l'air » était (et reste ?) un rêve ambitieux des hommes. Comme tu l'imagines aisément, cette version de l' « Ange de la paix » ne fut qu'une illusion...


En somme, le LZ 126 fut une immense, une gigantesque colombe aux reflets argentés...

En effet, et sais-tu que cet héroïque engin poussa son souci de refuser la guerre jusqu'à se faire démonter en 1940...


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Le 11 octobre départ de Palos, au sud de l'Espagne
Destination l'Empire du Cathay, via Cypango
Aux commandes, l'Italien Cristofero Colombo
À la recherche des pays de Cocagne

Venu d'un coin perdu dans le Golfe de Gênes
Il s'en allait avec ses caravelles par delà l'océan
Créer la Colombie où rutile Carthagène
Donner un nom de cartographe au continent

Le 11 octobre, départ de Friedrichshafen, sur le lac de Constance
Destination Lakehurst aux lointaines Amériques
Masses d'air chaud, brouillards intenses,
Dérangeantes contingences atmosphériques

Vaste oiseau argenté, sorti de son immense hangar,
Trente mètres de haut, deux cents mètres de long, L.Z 126 ne put décoller,
Les badauds se payaient notre cigare
La nuit tombait, on a dû le rentrer.

Le 12 enfin, on monte vers les nues tout là-haut.
En passant par la Bourgogne avec notre vaisseau
En passant par la Bourgogne avec notre vaisseau
On fonce vers l'océan. Heureusement, il fait beau.

J'avais bien failli le manquer ce voyage
Ancien sur-marinier, mécanicien de bord à la défaite
Comme ceux de Scapa-Flow, qui n'en firent qu'à leur tête
Nous avions sabordé nos vaisseaux. J'étais suspect de sabotage

Encore toujours, cette affaire de Versailles
Faut dire, l'humiliation nationale nous travaille.
Notre LZ 126, d'une esthétique parfaite, son point fort
Passait cinquante mètres au-dessus de la Côte d'Or

J'avais promis à Eckener de ne rien faire
Encore une tentation au Cap Ortegal, au-dessus de l'Espagne
Une récidive au-dessus des Açores où fit escale l'Amiral de la Mer
Passées les Sargasses, « Terre ! Terre ! » devant notre truite aux reflets champagnes

L'arrivée à New-York fut américaine et triomphale
La foule et la statue nous tendaient les bras
On survola Broadway dans les deux sens. Ovations générales.
Ensuite, on remonta à trois mille mètres au-dessus de tout ça

On vira de bord, direction Lakehurst, c'était parfait.
On débarqua en uniforme et rasés de frais
Notre LZ 126, rebaptisé ZR3 et demain « Los Angeles »
N'était plus qu'un animal tenu en laisse.

Huit ans plus tard, il finit sa carrière dans la marine,
Et même s'il n'a jamais vu la Chine,
Colombe argentée, être légendaire
Lui, au moins, n'a jamais fait la guerre. 

vendredi 4 juillet 2014

1925 - Par la radio

1925 - Par la radio
Canzone française – Par la radio – 1925 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 26



An de Grass : 25
Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.


Par la radio, un monde est apparu
Du matin au soir et du soir au matin
Dans ma chambre, au salon, au jardin
Tout le temps et partout, je ne le quitte plus..




Cette fois, Lucien l'âne mon ami, la chanson du jour raconte l'année 1925, l'année de la Conférence et des accords de Locarno et du Traité de Londres, vue si l'on peut dire ainsi, par la radio. C'est en même temps, un peu aussi, l'histoire de l'arrivée de la radiophonie comme moyen de diffusion « grand public » et sa découverte par un enfant. On en est encore aux postes à galène, sorte de détecteur d'ondes à la portée variable. On en était aux débuts, tout restait encore à inventer dans le domaine radiophonique. Mais depuis presque un siècle et demi, le progrès est en marche et plus rien ne l'arrête. On n'a plus le temps de se retourner que voici déjà une nouvelle invention... Pour le meilleur ou le pire. Souvent le pire... On en a eu des exemples ici même dans ces histoires d'Allemagne...


Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, je comprends bien à quoi tu fais allusion : le sous-marin, Berta, les gaaaaz... Ce sont là des tueurs redoutables... Mais enfin, on n'est pas une association de consommateurs que nous devions faire une étude comparative des mérites des uns et des autres. Dis-moi plutôt qui chante et ce qu'il ou elle raconte...


Mais enfin, Lucien l'âne mon ami, j'avais commencé à te le dire... C'est une chanson dont le moteur est – pour une large part – la radiophonie à ses débuts. Et comme bien tu penses, la radio diffuse également des nouvelles et c'est par le truchement de la radio qu'écoute, comme Oskar jouera du tambour, c'est-à-dire avec constance et obstination, un jeune garçon, que l'on apprend les événements de l'année – du moins, certains. De même, il y a là une sorte de reportage – on dirait aujourd'hui une interview – où Stresemann, très libéral, qui fut chancelier et ministre des Affaires étrangères, dévoile ses intentions quant à l'avenir de l'Allemagne. Cette interview apocryphe est la transcription de qu'il avait lui-même écrit au Kronprinz, fils de l'ex- empereur. Tu remarqueras, mon ami Lucien l'âne, tu le remarqueras au fil des années, ces objectifs qu'il décrivait furent très exactement ceux mis en pratique par un de ses successeurs à la chancellerie : Adolf Hitler, lequel Hitler s'emparera de ce moyen qu'est la radio pour galvaniser les foules, les hypnotiser – un peu comme on fait (certains font...) maintenant en bien plus fort avec la télévision, les rallier à ses délires et les envoyer, in fine, au casse-pipe. Au passage, je te rappelle que cela va engendrer – si l'on peut ainsi dire – plusieurs dizaines de millions de cadavres. Lequel Hitler apparaît d'ailleurs à la fin de la chanson... à l'occasion de la première édition de son brûlot : « Mein Kampf » et comme dit la chanson : « Il déteste les Juifs, les Roms, les communistes ! Mais qui s'en soucie.... ».


Ainsi, Marco Valdo M.I. mon ami, tout était déjà dit et même, écrit. Les objectifs nationalistes et expansionnistes fixés par Stresemann seront en effet ceux qui vont conditionner l'avenir de l'Allemagne et les corollaires racistes et fascistes définis par le caporal-peintre. On ne saurait ignorer pareille cohérence, pareille continuité... Ce qui m'inquiète d'ailleurs pour les temps présents et ceux de demain... Les mêmes soucis reviennent au jour : ce libéralisme, cette haine du socialisme, ces comportements pour le moins brutaux et racistes vis-à-vis des Roms, mais aussi vis-à-vis de tous ceux qui ne sont pas nés natifs... ou de la bonne couleur. Tout ceci m'incite, Marco Valdo M.I. mon ami, moi qui suis un âne, à tisser (en ta compagnie) le linceul de ce vieux monde libéral, nationaliste, haineux et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Papa faisait le guignol, grand-mère contait
Grand-père grognon me disputait
Je cassais les oreilles aux gens, même aux enterrements
Bref, j’épuisais mes parents.
J'étais un pleurnichard
Je ne voyais rien d'autre à faire
Personne n'arrivait à me faire taire
Maman elle-même en avait marre
Tout simplement, je m'embête
Un jour, Papa m'a mis un casque sur la tête
La radio silésienne, la TSF m'a captivé,
J'étais muet et concentré
J'écoutais tout, tout, tout
Les aventures du géant Rübezahl, les cours de bourse
Les matches de foot et les reportages de courses
Avec mes oreillettes, les dames me trouvaient tout chou.


Par la radio, un monde est apparu
Du matin au soir et du soir au matin
Dans ma chambre, au salon, au jardin
Tout le temps et partout, je ne le quitte plus..


Ils avaient évacué la Ruhr, l’autre année déjà.
On parlait de Locarno et de réarmement
Convention par ci, convention par là
Pacte de stabilité et pacte rhénan
Traité de Londres et relents de guerre
Dans les émissions, claquetait la pluie
Et grondait le tonnerre
La fée des ondes enchantait ma vie
Dans le château écossais, une porte grinçait
Le cheval d’Ivanhoé hennissait à l'orée de la forêt.
Avec mes gros écouteurs
J'entendais tout et je baignais dans le bonheur
Stresemann exposait de belles ambitions
Retrouver notre place parmi les nations.
L'Allemagne a un grand avenir,
Et trois grands buts pour y parvenir


Par la radio, un monde est apparu
Du matin au soir et du soir au matin
Dans ma chambre, au salon, au jardin
Tout le temps et partout, je ne le quitte plus..


Un : se renforcer et surmonter les divisions.
Deux : ramener à la nation douze millions
D'Allemands encore sous le joug étranger
Trois : rectifier nos frontières, reprendre Dantzig et
Le corridor polonais et redessiner la haute Silésie.
Et puis, rattacher l'Autriche à la mère-patrie.
Libérer enfin la nation germanique
En attendant faire comme Metternich,
Finasser et se dérober aux décisions.
Bientôt on entrera à la Société des Nations
18 juillet 1925, on parle d'un livre curieux
Aux propos ravageurs, au contenu sulfureux
Mi-programme politique, mi-biographie

« Mein Kampf » d’un certain Adolf Hitler

Un peintre raté, caporal à la dernière guerre.

Il déteste les Juifs, les Roms, les communistes ! Mais qui s'en soucie....



Par la radio, un monde est apparu
Du matin au soir et du soir au matin
Dans ma chambre, au salon, au jardin

Tout le temps et partout, je ne le quitte plus..

1926 - Le Bois de l'Empereur

1926 - Le Bois de l'Empereur
Canzone française – Le Bois de l’Empereur – 1926 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 27


An de Grass : 26
Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.

Le Kaiser débite des troncs dès le matin
Quant au petit bois, il l'éclate de sa main



Nous voici, Lucien l'âne mon ami, arrivés à l'année 1926. Cette année-là, cela faisait déjà sept ans que Wilhelm II, le Kaiser déchu avait dû se résoudre à l'exil et à se mettre sous la protection de sa parente Wilhelmine. Il lui avait demandé l'asile politique, elle le lui avait accordé et depuis, il vivait à Doorn. Il y mourra en exil, le 5 juin 1941. Ne sois surtout pas inquiet pour lui, il y vivait dans une sorte de château (Huisdoorn) avec une belle grande propriété autour, comportant notamment des bois. C'est son maître d'équipages qui est le narrateur. Comme tu le verras, Wilhelm II, en français tu t'en souviens certainement : Guillaume II, n'a toujours pas digéré l'armistice de novembre 1918, ni sa propre abdication, ni d'ailleurs, l'idée qu'il aurait perdu une guerre qu'il avait préparée depuis si longtemps, ni que l'Allemagne, qu'il incarne, aurait pu perdre la guerre.


Mais enfin, Marco Valdo M.I. mon ami, tout cela est bien infantile et terriblement égocentrique. On dirait même qu'il considère que lui et l’Allemagne ne font qu'un...


En effet, Lucien l'âne mon ami, c'est ce qu'il considère et dans le même temps, il s'en prend à d'autres à propos de cette capitulation. Selon lui, à peu près tout le monde est responsable de la défaite, excepté lui-même. Il va de soi qu'en cas de victoire, c'eût été l'inverse... C'eût été la preuve (une de plus) éclatante de son génie... C'est un monsieur « Je sais tout », je suis le meilleur de tous, tout ce que je fais est bien et si la réalité n'est pas celle que j'aimerais, c'est de sa faute, c’est la réalité qui a tort. Et d'ailleurs, si on m'écoutait...

Il me semble qu'il n'est pas le seul de ce genre dans ce monde de psychopathes. Par exemple, actuellement, on en trouverait un paquet de gens qui comme lui prétendent diriger leur entourage, leur région, leur pays, le monde, qui assurent être l’incarnation d'un peuple ou son élu ou son guide.


Le pire dans tout ça, vois-tu mon ami Lucien l'âne, ce n'est pas qu'ils soient aussi délirants, mais c'est qu'on les laisse faire et même plus grave encore, qu'on les croie... Je ne dis pas ça pour toi, bien évidemment, mais quand même, ils sont nombreux les adulateurs de ces déments. Et je ne sais trop qui, dans ce jeu de dupes, du flatté ou des flatteurs en tire profits. Tous sans doute, c'est un phénomène de biparasitisme symbiotique. Et comme concluait le bon La Fontaine... : Cette leçon, dit le renard, vaut bien un fromage, sans doute.


Comme je vois ou plutôt, comme j'entends, le narrateur, dit le compteur, nous fait part des ruminations de Guillaume II... En somme, grâce à cette chanson, on pénètre dans le monde des pensées et des arrières-pensées d'un de ces dictateurs, car finalement, il faudra bien les appeler par leur nom ces malades de pouvoir, ces gonflés d'auto-suffisance. Avec cette boulimie, cette avidité, on est au cœur de ce qui est le premier moteur de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches mènent obstinément contre les pauvres afin de satisfaire leur avidité, de nourrir leurs ambitions, de gonfler leurs richesses, de faire prospérer leurs privilèges... C'est pour mettre fin à tout cela, à la richesse étouffant la vie qu'il nous faut tisser le linceul de ce vieux monde insatiable, riche, ambitieux et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre
Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre

À Doorn, Guillaume II déchu soigne ses bosses
Moi, je m'occupe des voitures et des carrosses
Le Kaiser débite des troncs dès le matin
Quant au petit bois, il l'éclate de sa main
Pour chauffer la demeure et les dépendances
Il passe à la hache sa rage contre la France.
Moi, je fais le compte, je suis le compteur
Des arbres abattus par l’Empereur

Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre
Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre

Foi de compteur, j'en suis le témoin.
Sur mon carnet... Des milliers d'arbres
De sa main, couchés sur les chemins,
Je les ai comptés un à un, plus de douze mille arbres.
« C'est la faute à ce Ludendorff ! », crie-t-il en colère
Et puis au prince, aux ministres, aux partis
La faute aux Autrichiens et aux rouges aussi...
Un armistice. On n'a même pas perdu la guerre !

Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre
Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre

Et la guerre, dit-il, je ne l'ai pas voulue
C'est de l'étranger qu'elle est venue.
Un Kaiser de paix, voilà ce qu'il est
À chaque coup de hache, sa droite portait.
En ce moment, ça bouge pas mal au pays
L’Allemagne va se réveiller... Si aujourd'hui,
Ou demain, le peuple allemand
M'appelle... Je suis prêt à l'instant.

Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre
Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre

Mon abdication, ils me l'ont imposée
J'ai été lâché par ce Scheidemann et l'armée
Impossible de rentrer à Berlin
Les rouges tenaient les ponts du Rhin
Il ne restait plus qu'une chose à faire
Me tirer une balle ou passer la frontière.
Ici, à Doorn, on replante chaque année
On ne compte plus les souches éplorées.

Quatre barres verticales, une en travers
Cinq arbres, cinq arbres par terre
Quatre barres verticales, une en travers

Cinq arbres, cinq arbres par terre