samedi 12 juillet 2014

1918 - La Der des Der

1918 - La Der des Der


Canzone française – La Der des Der – 1918 – Marco Valdo M.I. – 2011

Histoires d'Allemagne 19


An de Grass : 18

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.





J'en ai tant vu, tant entendu, ça m'a vacciné
Encore aujourd’hui, j'en suis dégoûté.
Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.












Ah !, Lucien l'âne mon ami, dit Marco Valdo M.I. , cette chanson raconte à sa manière la fin de la der des der. La « der des der » est, tu le sais certainement, une expression française – littéralement : « la dernière des dernières [Guerres] », un peu naïve, qui est apparue à la fin de la guerre 14-18 et qui signifiait l'espoir des poilus (les soldats des tranchées étaient ainsi nommés – sans doute ne se rasait-on pas trop souvent dans ces endroits), que l'humanité, eux-mêmes, leurs enfants et les enfants de leurs enfants ne connaîtraient plus jamais ça. La réalité, tu le sais aussi, les a bien vite détrompés. Une immense grande illusion collectivement partagée. Y avait-il les mêmes espoirs dans l’autre camp ? La chose est sans doute vraie pour une bonne part des gens du peuple, pour ceux qui vont entamer ces révoltes un peu partout et dont, tu verras, au fur et à mesure qu'on va avancer dans le siècle, qu'on va tout faire pour les éliminer.


« La der des der », je l'ai entendue bien des fois cette expression et j'ai toujours pensé comme tu le dis que c'était une grande illusion. Cette der des der-là, tu as bien raison, n'est pas la dernière et ne pouvait pas l'être. Je vais te dire pourquoi... Ce n'était là qu'un épisode de cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font entre eux et contre les pauvres, afin de conforter leur pouvoir, d'augmenter leurs richesses, de multiplier leurs privilèges, tout en se servant des pauvres (civils ou militaires) comme d'un immense troupeau de chair à canons.


Si, ce que tu dis, Lucien l'âne mon ami, est exact et qu'en somme, ce n'était-là qu'un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans, ce que l'avenir a démontré mille fois depuis... Alors, la vraie et l'unique « der des der » possible est celle qui mettra fin à la Guerre de Cent Mille Ans en faisant disparaître les riches et la richesse de l'horizon humain. Et corollaire, ces révoltes qui surgirent un peu partout étaient sans doute la réaction saine de l'organisme humanité et si elles avaient pu aller leur chemin sans entraves, on connaîtrait sans doute autre chose que ce monde guerrier, corrompu, servile et suffoquant... Mais ce n'est forcément que partie remise...


Ah !, dit Lucien l'âne quand même assez préoccupé, je l'espère. Mais au train où vont les choses, c'est pas demain la veille... Cependant que tout ceci ne nous fasse pas oublier notre grand œuvre qui est, je te le rappelle, est de tisser le linceul de ce vieux monde décati, malade de la richesse et cacochyme.




Heureusement !




Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




J'en ai tant vu, tant entendu, ça m'a vacciné
Encore aujourd’hui, j'en suis dégoûté.
Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.

Sur notre front à la fin de la guerre
Sont arrivés en masse les chars anglais
On s'en défendait comme on pouvait, dit Jünger
Au lance-flammes et par des grenades en bouquet
Ces monstres en étaient à leurs balbutiements
L'époque des blindés - En avant
Charge héroïque à travers les steppes et les déserts
Était encore à venir – Blitzkrieg et guerre éclair.

J'en ai tant vu, tant entendu, ça m'a vacciné
Encore aujourd’hui, j'en suis dégoûté.
Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.

Pour la guerre fraîche et joyeuse, il restait le ciel
Les chevaliers de l'air « Implacables, mais fous »
Faisaient des sarabandes au dessus de nous
Ils tournaient, tournaient en un carrousel démentiel
Dans les tranchées, on pariait
Cinq cigarettes, une ration de pâté militaire
L'héroïsme aérien fondait au soleil d'hiver
Dans la boue où tous finissaient

J'en ai tant vu, tant entendu, ça m'a vacciné
Encore aujourd’hui, j'en suis dégoûté.
Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.

Tout n'était que terre et cratères
Boucherie, carnage et statues de pierre.
Pourtant, dit Orages d’acier, ça valait la peine
Moi, mes quatorze blessures et ma croix de guerre.
Nous n'avons pas été vaincus dans la plaine
C'est la révolte qui a balayé les arrières
Moi, dit À l'Ouest, une blessure m'a collé au lit
Pour la suite, je fus infirmier au milieu des débris

J'en ai tant vu, tant entendu, ça m'a vacciné
Encore aujourd’hui, j'en suis dégoûté.
Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.
C'est la fin de cette der des der-là
Il y en aura bien d'autres encore
Il y aura encore bien des morts
L'avenir le démontrera.

Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.

Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.

Laisse ton casque et ton fusil au vestiaire
C'est la fin de la der des der.



vendredi 11 juillet 2014

1919 - La Paix

1919 - La Paix


Canzone française – La Paix – 1919 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 20



An de Grass : 19

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.




Révolution Berlin 1919
Le marin, qui était même au Skagerak, s'en était tiré
Il monte à Berlin pour la République et pan, sur la barricade, il meurt.






La dernière fois, souviens-t-en, Lucien l'âne mon ami, dit Marco Valdo M.I., nous en étions à la der des der... Une belle sonnerie, celle-là ! Et puis après, vient la paix. Précisément, la paix, c'est le thème de la canzone du jour d’aujourd’hui. La paix... Une deuxième belle sonnerie ! Enfin, on ne va pas perdre notre temps car revoici notre amie Berta... Tu te souviens de la grosse Berta, dont le mari travaillait aux aciéries Krupp à Essen et qui était furieuse qu'on ait donné son nom à cette horreur éléphantesque.


Mais oui, que je m'en souviens, dit Lucien l'âne en souriant avec une bouche comme un piano. Qui oublierait la Berta que tous les hommes complimentaient quand elle pendait le linge dans son jardin de la cité ouvrière des fabriques de canons ? Celle qui se présentait en disant : « Je suis Berta, la grosse Berta. J'ai deux jambes, deux bras et tout ce que vous voyez là. » M'est avis que la Berta, elle a pas dû trop aimer la guerre.


Tu sais, Lucien l'âne mon ami, je pense même que la Berta, l'air de rien, elle devait avoir des réticences aux choses guerrières et j'ai dans l'idée qu'elle devait être franchement pacifiste. Et même qu'habitant à côté de l'atelier des Vulcains germaniques, elle ne devait pas être trop certaine que ce fut la der des der qui était advenue à la fin de l'année précédente, quand le 11 novembre, à Rethondes, on signa l'armistice. Donc, nous sommes en 1919 et c'est Berta qui raconte la paix. Déjà rien que le refrain... « La paix ? Quelle paix ? Où ça, la paix ? La paix ? Tu parles d’une paix... , qu'elle dit Berta. Vous me faites rigoler avec votre paix. Où c'est qu'elle est la paix ? Nous, on ne la voit pas. ». Elle y allait pas de main morte la Berta, elle avait son franc parler... Bref, elle ne vous l'envoyait pas dire que la paix, eh bien, la paix, vue comme ça, elle n'y croyait pas trop.


On la comprend, dit Lucien l'âne. En Allemagne, à Berlin, à Munich, ça flingue de partout, les assassinats politiques sont devenus une habitude, les morts-vivants reviennent du front et on les envoie à la castagne contre le peuple... Un foutu merdier, si je me souviens bien.


Oui, oui, tout cela est exact et on en fera le bilan et plus encore dans les années à venir, car tu le sais, nous allons de notre pas tranquille parcourir tout le siècle. Ici, Berta cause et elle parle clair... La Guerre de Cent Mille Ans continue à plein régime. Une nouvelle donne est en cours et les aspirants au pouvoir et aux richesses usent de tous les moyens pour tirer le plus de profits encore de la situation.


Et le peuple là-dedans ? Le peuple, c'est-à-dire Berta et les siens, les pauvres, quoi..., demande Lucien l'âne.


Le peuple, les pauvres... Qui s'en soucie ? Ils n'ont qu'à crever, c'est la paix des puissants et des riches, c'est leur paix qui compte. Pour le peuple, c'est juste un autre épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches leur font, à eux les pauvres, à Berta et aux siens, afin d'accroître leurs profits, de rétablir ou d'étendre leurs privilèges, d'asseoir mieux encore leur pouvoir et de multiplier leurs dividendes à eux : les riches.


Quel monde !, dit Lucien l'âne en ruant dans un pas de rage, quel monde effroyable que celui des humains. Et tu voudrais que je redevienne un homme... Je le ferai quand ce monde-là aura enfin, comme tu dis parfois, repris figure humaine. En attendant, aide-moi à tisser le linceul de ce vieux monde escroc, menteur et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




La paix ? Quelle paix ? Où ça, la paix ?
La paix ? Tu parles d’une paix... , qu'elle dit Berta.
Vous me faites rigoler avec votre paix.
Où c'est qu'elle est la paix ? Nous, on ne la voit pas.

Ici, maintenant, on tire de partout.
Les profiteurs sortent de leurs trous.
Vraies affaires et faux passeports,
Ils gagnent des millions dans le faux porc.
Une côtelette : rien que de betteraves, petits pois et maïs
Et avec ça, Madame... Faux pastis et fausses saucisses
La paix ? Une paix comme ça, on n'en veut pas.
Nous, on en marre de bouffer la betterave et le rutabaga.

La paix ? Quelle paix ? Où ça, la paix ?
La paix ? Tu parles d’une paix... , qu'elle dit Berta.
Vous me faites rigoler avec votre paix.
Où c'est qu'elle est la paix ? Nous, on ne la voit pas.

Déjà en 15, pénurie de margarine, abondance de betteraves
Ce qu'on veut : fini l'empereur, finies les betteraves
J'ai crié devant la mairie
Faut en finir avec les escrocs et les escroqueries
Ce qu'on veut, c'est à manger pour les enfants le matin
Ce qu'on veut : plus de bouillie, mais du vrai pain
Ce qu'on veut, nous autres, les ménagères allemandes
C'est de la farine, du sucre, des amandes

La paix ? Quelle paix ? Où ça, la paix ?
La paix ? Tu parles d’une paix... , qu'elle dit Berta.
Vous me faites rigoler avec votre paix.
Où c'est qu'elle est la paix ? Nous, on ne la voit pas.

On ne veut plus du Frux, mais de la vraie confiture
Pas de la poudre blanche, mais du vrai lait, de la vraie nourriture
Y a eu le front qu'a gardé nos hommes au frais
La grippe a ravagé ceux qui restaient
Puis l'hiver, puis disparues les patates, sont venues les betteraves
Seulement des betteraves, toujours des betteraves
Des betteraves au goût de barbelés
On en a bouffé tout l'été

La paix ? Quelle paix ? Où ça, la paix ?
La paix ? Tu parles d’une paix... , qu'elle dit Berta.
Vous me faites rigoler avec votre paix.
Où c'est qu'elle est la paix ? Nous, on ne la voit pas.

Mes fillettes sont mortes de la grippe et mon frère aîné,
Le marin, qui était même au Skagerak, s'en était tiré
Il monte à Berlin pour la République et pan, sur la barricade, il meurt.
Mon homme, lui, il est revenu infirme à demeure.
Guillaume lui s'est tiré
En Hollande, il joue au jardinier.
Il cultive l'oignon, la carotte, le chou et le céleri
Il vit en paix et nous laisse ce pays pourri.

La paix ? Quelle paix ? Où ça, la paix ?
La paix ? Tu parles d’une paix? , qu'elle dit Berta
Vous me faites rigoler avec votre paix

Où c'est qu'elle est la paix ? Nous, on la voit pas.

jeudi 10 juillet 2014

1920 - La Locomotive Unitaire

1920 - La Locomotive Unitaire


Canzone française – La Locomotive Unitaire – 1920 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 21


An de Grass : 20

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.




Locomotive de l'Allemagne unie, machine unitaire
Elle arrive à joindre en un seul élan salutaire
Rostock à Fribourg, Flensbourg à Constance
Le Mecklembourg à la Sarre, Berlin à Mayence,




Ah, dit Lucien l'âne , voici une nouvelle histoire de locomotive. Elle a déjà fait couler beaucoup d'encre la locomotive de Guccini. Est-ce de celle-là qu'il s'agit encore ?


Pas du tout. Ce serait plutôt celle de Goethe ou de Bismarck qui en rêvaient, tout comme dans le même moment, ils imaginaient un grand Reich allemand et le chemin de fer comme moyen de faire l'unité d'un si grand pays et encore si divisé. Et dans les faits, c'est ce qui finalement se produisit... Mais curieusement, ce furent les sociaux-démocrates de Weimar qui imposèrent cette unité nationale, tirée du néant par la locomotive. La Reichsbahn fut la première institution liante et reliante de cette Allemagne unitaire, qui se cherchait depuis un certain temps déjà. Et curieusement, une institution de paix, un immense service public et prospère. Voilà ce que raconte la chanson du jour. C'est son côté lumineux qui montre combien l'effort collectif et pacifique, le travail au service du public quand il est libre des entraves du rendement financier, peut construire des choses grandes et utiles.


En effet, dit Lucien l'âne, il ne faut pas négliger cet aspect des choses. Le monde dans ce qu'il a de positif et de constructif s'est bâti par l'effort commun des hommes et même, des ânes. J'aime bien cette idée de construire la paix sans exploiter les hommes. Et de mémoire d'âne qui a parcouru le monde depuis si longtemps, bien des grandes réalisations humaines ont été le résultat de cette conjonction de la paix et de la coopération.


Mais, vois, Lucien l'âne mon ami, il y a un mais... Il y a un côté moins lumineux à cette histoire de locomotive et c'est ce qu'expose le dernier couplet... C'est le détournement souhaité et opéré par certains de la réussite collective à leur profit. C'est la privatisation de l’entreprise publique, cette privatisation qui intervient dès le moment où l'essentiel du travail est fait... En somme, c'est un vol pur et simple, un hold-up effectué par un petit groupe de gens au détriment de la collectivité. Note au passage, c'est ce qui se passe actuellement dans nos pays d'Europe, comme cela s'est passé ailleurs... dans le monde. On vit dans cette ambiance de racket systématique, opéré au détriment des peuples. Il y a là d'étranges similitudes...


En somme, dit Lucien l'âne en hochant le crâne et en faisant balancer ses oreilles, voici à nouveau un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour s'enrichir encore comme toujours, pour étendre leurs propriétés, pour s'emparer du bien commun, dit Lucien l'âne. Berta avait raison... La paix ? Quelle paix ? Et là, dans nos histoires d'Allemagne et de locomotive unitaire, on va voir arriver ces doryphores dès 1924... Autrement dit, l'effort collectif et pacifique avait réussi en à peine quatre ans à créer ce que rêvaient Goethe et Bismarck réunis depuis plus de cinquante ans, créer une Allemagne unie... Mais c'était compter sans les doryphores et leurs appétits insatiables...

Et à propos de Guerre de Cent Mille Ans, tu verras que ces manigances vont engendrer à force de s'emparer des biens publics et de racketter les peuples – de la belle locomotive, puis de tout le pays, puis des pays voisins et ainsi de suite... – une nouvelle catastrophe d'envergure mondiale.


Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, tu parlais d'étranges similitudes et voilà que tu me fais frisonner. Si jamais, les mêmes causes doivent engendrer des effets similaires, alors nous sommes bien mal embarqués. Quoique, à voir comme la terre tremble ces derniers temps, ailleurs et même, ici en Europe... Peut-être pourra-t-on éviter le pire et les faire reculer ces amateurs de plus-value et de profits... En attendant, continuons mon ami, à tisser le linceul de ce vieux monde privatiseur, destructeur du bien public, voleur et cacochyme.




Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



La Constitution disait :
« L'une des tâches de l’Empire sera... »
Goethe disait :
« Le chemin de fer y pourvoira ».
Ce que Bismarck ne put pas imposer
Ce que l’Empereur ne sut pas réaliser
Ce qui par sa nature aurait dû être organisé
Structuré, relié, maillé, étendu, développé,
Qui aurait dû couvrir tout le pays
D'une toile au tissage infini
Dont l'inexistence coûta si cher
À nos armées de terre
Tout au long de la guerre
C'était ce foutu chemin de fer.

La Constitution disait :
« L'une des tâches de l’Empire sera... »
Goethe disait :
« Le chemin de fer y pourvoira ».
Dans la vie civile comme sur le plan militaire,
Dans les tranchées comme à l'arrière,
On souffrit bien sûr du manque de patates
Mais plus encore d'un chemin de fer disparate.
Deux cent dix modèles de locomotives
Pas de pièces de rechange, l'armée à la dérive.
Les renforts égarés, les régiments disparus.
Les trains de munitions pour Verdun : perdus.
Ensuite, les dommages de guerre, une terrible imposition :
Huit mille locomotives, cent cinquante mille wagons.

La Constitution disait :
« L'une des tâches de l’Empire sera... »
Goethe disait :
« Le chemin de fer y pourvoira ».
Les camarades, qui – c'est chose admise
Se foutent de la Patrie comme de leur première chemise
Ont créé, au pas de charge, sous la République
La Reichsbahn, une grande entreprise publique
Locomotive de l'Allemagne unie, machine unitaire
Elle arrive à joindre en un seul élan salutaire
Rostock à Fribourg, Flensbourg à Constance
Le Mecklembourg à la Sarre, Berlin à Mayence,
Elle réussit à donner enfin sa place au rail
À, somme toute, gagner enfin cette populaire bataille.

La Constitution disait :
« L'une des tâches de l’Empire sera... »
Goethe disait :
« Le chemin de fer y pourvoira ».
Tous ensemble, nous les cheminots, sur notre loco-tender
Avec notre locomotive unitaire, nous créons un vrai réseau de chemin de fer
De Wilhelmshaven à Friedrichshafen, de la Poméranie à la Bavière
À peine installée, notre Reichsbahn, fille publique, prospère
Et déjà, en voilà qui réclament sa privatisation
Une société anonyme, des actions... La part du lion.
Encore plus de profits et moins de personnel, moins de salaires
Suppression des petits trains, des lignes capillaires
Tout cela et bien plus, ils l'obtiendront grâce à Hitler.

Avec en prime, un fameux bonus, une nouvelle grande guerre.

1921 - Mademoiselle Ilse

1921 - Mademoiselle Ilse


Canzone française – Mademoiselle Ilse – 1921 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 22


An de Grass : 21

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.
http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=it&id=37875





Vous savez, mon cher Tiger
J'aime vous appeler Panter ou Tiger
Ça me trouble beaucoup


Tiens, Lucien l'âne mon ami, tu te rappelles certainement ces chansons de Kurt Tucholsky que j'avais traduites récemment... Il y en a plusieurs...


Oui, de fait, je me souviens fort bien de Guerre à la Guerre, Roses éparses sur le chemin, Bienfaisance sociale, Parc Monceau...


Peut-être même as-tu remarqué que je n'avais pas fait de commentaires spécifiques et que je n'avais pas parlé de Tucholsky lui-même...


J'avais remarqué cela et, dit Lucien l'âne avec ses oreilles dressées en points d'interrogation car Lucien l'âne est très expressif du corps, je me demandais pourquoi tu ne disais rien d'un tel artiste, d'un tel intellectuel, d'un tel militant de l'humaine nation...


Eh bien, la raison de mon silence est tout simplement que je préparais cette chanson qui elle va donner un éclairage sur sa personnalité et rendre hommage à Kurt Tucholsky. Et comme tu as l'air de savoir quel grand écrivain c'était, quel poète il fut, tu as pu subodorer l'immense influence qu'il a eue sur la poésie et la littérature allemandes. Je pense notamment à Bert Brecht, Günter Grass et à Hans-Magnus Enzensberger. Tu as pu voir aussi sa clairvoyance à l'égard du Blechtrommel, de ce Tambour de fer blanc qui rêva d'un Reich de mille ans, tu as pu connaître sa dénonciation du régime de ce trublion et de ses prémices implacables. Une vraie plume d'acier que cet homme-là... Je pense à l'influence de la Weltbühne qu'il anima si bien sous toutes sortes de pseudonymes. Et des pseudonymes, il en eut... Par exemple : Kaspar Hauser, Peter Panter, Theobald Tiger et Ignaz Wrobel.


Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, je savais une partie de tout cela et je découvre avec ravissement le reste. Mais qu'en est-il de la chanson du jour ?


D'abord, je suppose que tu sais qui était Peter Pan(ter), ce gentil héros qui combat les effrayants (et ridicules) pirates du capitaine Ehrhardt...


Excuse-moi, n'était-ce pas plutôt du capitaine Crochet ?, dit Lucien l'âne un peu éberlué...


Mais si, mais si, c'est du capitaine Crochet quand il s'agit de Peter Pan, mais s'agissant de Peter Panter, il s'agit principalement du capitaine Ehrhardt et de ses pirates aux Casques d'Acier, ces ressusciteurs des lansquenets, tant vantés par Ernst Jünger et qui seront plus tard ceux du caporal Tambour... connu aussi sous le nom d'Adolf Hitler. Au fait, je te signale en passant qu'il s'agit du même Ernst Jünger, Orages d'acier... dont on a relaté ici même dans les Histoires d'Allemagne la conversation avec À l'Ouest... en terrain neutre, à Zurich, cinquante ans après la guerre. Mais revenons à la chanson... Cette année-là, deux ans après la guerre, Ernst Jünger s'était lancé dans la Révolution conservatrice, celle qui mènera tout droit au nazisme.


Alors ce que raconte la chanson du jour, notre histoire d'Allemagne du jour... ?, dit Lucien l'âne en riant.


En somme, dit Marco Valdo M.I., c'est un projet de brève rencontre, initié par une jeune femme. Elle met en scène, notre chanson, deux personnages: Peter Panter qui n'est autre, comme je te l'ai dit, que Kurt Tucholsky lui-même et Mademoiselle Ilse Lipinski et tout au long de la chanson ces deux-là s'envoient des petits mots...


Waouww !, dit Lucien l'âne un peu émoustillé.


Exactement, tout commence par un mot de Mademoiselle Ilse où elle fait savoir à Tucholsky, alias Panter, qu'elle tient assez à passer une soirée avec lui et le Don Juan putatif finit par accepter le rendez-vous. Un roman express, en quelque sorte. Un jeu croisé de séduction que l'on trouve chez Mozart, chez Marivaux et chez tellement d'auteurs... L'objet d'une infinité de romans, de nouvelles, de films, de feuilletons télévisés... et bien sûr, d'opéras, d'opérettes, de comédies musicales, de chansons... Mais c'est bien plus que ça... Ce marivaudage sert en fait un autre but qui est bien plus important... C'est l'écrin d'une défense et illustration de Tucholsky par lui-même et d'autres considérations politiques et philosophiques.


Houlala, dit Lucien l'âne. Voilà qui soudain est bien sérieux. Je croyais que Mademoiselle Lipinski, sans vouloir l'offenser, était une jeune personne douée d'une certaine vitalité et d'un goût prononcé pour la danse.


Mais tu n'as pas tort, c'est bien cela. Ilse est une jeune femme du peuple (elle est vendeuse dans un magasin de chaussures) qui songe aussi à prendre la vie du bon côté et à ne pas trop s'en faire. Mais elle est rattrapée par l'horrible réalité que lui fait découvrir Peter Panter.


C'est donc bien une chanson et pas un traité de science politique. Ah là, tu me rassures, dit Lucien l'âne en souriant, je vois Mademoiselle Ilse danser le charleston en robe courte... Elle est vraiment coquine...


Oui, c'est décidément bien une chanson... Rappelle-toi, Lucien l'âne mon ami, que notre instrument de compréhension et d'élucidation du monde, c'est précisément la chanson, la poésie et comme il est dit en préambule à toutes ces histoires d'Allemagne... « Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. ». Et puis encore, ne penses-tu pas comme moi que Berta et Ilse sont des incarnations de l'Allemagne, de la population allemande ? En fait, dans cette chanson Kurt Tucholsky s'explique de son action d'écrivain, de poète, de journaliste, de polémiste, de militant... Bref, d'homme avec des sentiments, avec des goûts, avec une vie sociale et des moments de détente, de fête. Par ailleurs, il ne faut surtout pas oublier que c'est Günter Grass qui raconte cette histoire et qu'il le fait tout à la fin du siècle et qu'il serait très surprenant qu'il n'ait pas lui aussi conscience du rôle de Tucholsky. Bon, j'arrête là, car il y a mille choses encore à dire à propos de cette chanson.


Oui, mais, dit Lucien l'âne, j'aimerais quand même ajouter que tu y as toi aussi apporté ton grain à cette image mouvante et qu'il me paraît – tu ne me l'enlèveras pas de l'esprit – que parlant du passé, tu parles du présent... Et que, quand tu parles du futur du passé, de l'avenir vu de 1921, tu parles de l'avenir de nonante ans plus tard, de l'avenir de 2011. Tout comme, je crois comprendre que tes Histoires d’Allemagne parlent de l'Allemagne, certes, mais aussi de l'Europe en train de s'unifier... sous une influence grandissante et pesante de la Chancellerie berlinoise, avec tous les risques que cela représente.


En effet, en effet, on pourrait très bien imaginer cela... Et qu'il y a dans la chanson du jour une certaine mise en garde... Mais restons-en là...


Oui, dit Lucien l'âne, restons en là provisoirement et tissons le linceul de ce vieux monde au destin sans cesse recommencé, de ce vieux monde pesant et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Cher Peter Panter, écrit Ilse
Je suis votre « Mam 'selle Piesenwang »
En vérité, je m'appelle Ilse
Et pas du tout Piesenwang
Ilse, Ilse Lepinski
Et n'allez pas croire... j'ai un ami
Mais il est assez tolérant.
Il m'a fait lire vos trucs marrants
Et c'est vrai, on a bien ri
Malheureusement, je n'ai pas tout compris,
Sauf que parfois, vous êtes méchant.
Mais on m'a dit que vous êtes très séduisant.

Mademoiselle Ilse
Je vous jure que je ne suis pas si méchant
Croyez-moi, Mademoiselle Ilse
J'ai essayé pendant trois ans
D'échapper à la guerre par tous les moyens
Pour ne pas tuer d'autres humains
Pour ne pas être fusillé
Ou crever bêtement à l'étranger
Beaucoup en firent autant.
C'étaient pourtant de bons Allemands
Un jour, on m'a donné un fusil
Je l'ai posé là et je suis parti.

Vous savez, mon cher Tiger
J'aime vous appeler Panter ou Tiger
Ça me trouble beaucoup
Mais pour la danse, vous n'y êtes pas du tout
Avec une robe jaune au dessus du genou.
Je danse un truc terrible, un charleston,
Des ondes, on tremble, quelle sensation !
Ça monte du bas et ça vous envahit tout
Si vous venez, je vous montrerai.
Et j'ai dans ma petite boîte, quelque chose
Un de ces bonbons, qui rend tout chose
Si vous voulez, je vous en ferai goûter.


Chère Mademoiselle Ilse, j'aimerais bien
Mais avant tout, il nous faut sortir du pétrin
Dans lequel les militaires nous ont fourrés.
Quatre années de massacres, c'est assez
Ils peignent des croix gammées sur nos maisons
Ils font ces saletés-là pour que nous partions
Le meurtre politique est organisé
Le dol, le vol, l'assassinat sont exemptés
Les tribunaux ont peur et la justice suit.
Condamnations légères, non-lieux et sursis,
Ni les Balkans, ni l'Argentine, ni le Pérou
Ne supporteraient d'être comparés à nous.


Cher Monsieur Kaspar Hauser,
Je sais bien que vous êtes Tucholsky
Que vous êtes juif et plutôt fier
Moi aussi, mon nom finit par ski.
Je suis une personne bien ordinaire
Je vends des chaussures chez Leiser,
Au rayon messieurs, je m'y plais bien
Et puis, j'aime les gros, ils dansent bien
C'est tout au fond du magasin. Venez samedi
Je vous ennuierai pas, c'est promis
Je vous attendrai, on ira danser.
Mon ami est parti, j'ai toute la soirée.


Chère Mademoiselle Lepinski,
Oui, j'ai dit que « Les soldats sont des assassins »
C'est normal, sur ordre, ils tuent des humains
Et nous ne pouvons quand même pas dire oui
À un peuple qui pourrait commettre à nouveau le pire
Refaire un Reich, revouloir un Empire
À un pays où le groupe écrase l'individu
Où les tueurs se promènent tout nus
Portent des casques d'acier et font de la gymnastique.
Rassurez-vous, je ne parlerai pas de politique
Je viendrai samedi au rayon hommes chez Leiser
Nous irons boire, manger et danser chez Walter.