dimanche 22 juin 2014

1933 – Le Maître et Martha

1933 – Le Maître et Martha


Canzone française – Le Maître et Martha – 1933 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 34

An de Grass : 33

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.



AUTOPORTRAIT DU MAÎTRE
MAX LIEBERMANN





Décidément, Marco Valdo M.I. mon ami, les titres de tes canzones sont bien souvent surprenants ou alors, comme ici, semblent évoquer quelque chose, renvoyer à une autre histoire... ici, à une histoire faustienne, en quelque sorte, à une histoire née dans un autre monde... N'a-t-il pas un rapport ce titre avec celui du roman de Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov, lequel était de Kiev, si je ne me trompe ..?


En effet, il s'agit bien d'évoquer ici ce titre du roman de Boulgakov – Le Maître et Marguerite – et tout ce qui tourne autour... le mystère, le mal terrifiant qu'on sent derrière l'histoire de Marguerite... mais quand même, c'est un renvoi à l'histoire, allemande celle-là, de Faust et à tout ce qu'elle porte. Une dernière chose ... Regarde le jour où nous publions cette histoire... C'est le jour du bal de Marguerite... En somme, c'est l'histoire d'un pacte avec le diable et que va donc faire d'autre l'Allemagne ? Ou une grande partie de la population allemande de l'époque ? La canzone, cette petite Histoire d'Allemagne raconte très exactement une journée particulière (c'eût pu être aussi son titre... mais il était déjà pris pour un autre jour mémorable où en 1938, le Menton rencontra à Rome la Moustache) à Berlin. Nous sommes au début de 1933, juste au soir du 30 janvier 1933. Le 30 janvier 1933 vers midi, Adolf Hitler est nommé Chancelier... Le soir même, des milliers de ses partisans – en fait, des membres des Sections d'Assaut – défilent aux flambeaux sous les Tilleuls (Unter den Linden), devant le hurleur moustachu et terminent leur parade en passant la Porte de Brandebourg. Pendant ce temps, un peintre, un vrai peintre, un véritable peintre, fort âgé, un des grands impressionnistes allemands, Max Liebermann, dit ici le Maître et sa femme, Martha – du haut du toit de leur maison de la Pariser Platz regardent avec effroi cette délirante manifestation. Cent mille excités, emplis de haine, avides de pouvoir et de puissance, passent en chantant sous leurs fenêtres. Juste un détail cependant ... Max Liebermann est de confession juive...


En ce temps-là, çà n'aidait pas, dit Lucien l'âne. Même si à ce moment, ils (les baveux colériques) n'avaient pas encore trop explicité leur grand dessein criminogène et proprement criminel.


Donc, le défilé passe devant la maison Liebermann – une grande maison de famille – sur la Pariser Platz, et du haut de son toit, le Maître dit en berlinois la phrase suivante : ....« Ick kann jar nich soville fressen, wie ick kotzen möchte », autrement : « Je ne pourrai jamais autant manger que je ne peux vomir » ou de façon moins léchée : « Je ne peux même pas bouffer autant que j'ai envie de dégueuler ». Mais malgré ce dégoût, malgré les exhortations les plus pressantes à partir en exil, le Maître et Martha ne partiront pas. Le Maître mourra de vieillesse, à 88 ans, deux ans plus tard ; Martha, quant à elle, Martha Mackwald, se suicidera en 1943 pour éviter sa déportation à Buchenwald.


Comme je les comprends, dit Lucien l'âne, ces vieux Allemands... À leur manière, ils ont résisté à la fureur du peintre en bâtiment et aux affres de la nausée brune et noire.


En effet, et la résistance de Max Liebermann (Ora e sempre : Resistenza ! À Berlin comme ailleurs) consista tout d'abord à ne pas abandonner son poste de Président de l'Académie des Beaux-Arts... Il expliquait cette position en disant : « Il serait plus naturel de démissionner. Mais cela passerait, de la part du Juif que je suis, pour de la lâcheté. » Ce vieil homme, ce quasi-nonagénaire affirme ainsi face aux millions de nazillons qui l'entourent, en plein Berlin, à la fois, son désaccord, son refus, sa haine du racisme, sa judéité et son humanité.


Cela demandait bien du courage et de la lucidité, dit Lucien l'âne, mais je crois avoir entendu dire qu'il avait quand même finalement démissionné...


Tu ne te trompes pas, mais il l'a fait en réaction à un événement particulier et particulièrement ignoble... Il ne pouvait rester dans réagir face à la barbarie de l'autodafé du 10 mai 1933 [[http://www.ina.fr/fresques/jalons/fiche-media/InaEdu02012/autodafe-en-allemagne.html]]. Ce soir-là, même scène de délire collectif, même ignominie... les SA et les étudiants nazis se déchaînent contre la pensée, contre les artistes et les intellectuels... les éternels ennemis du fascisme et ils font au cœur de Berlin un immense incendie de livres. Et Max Liebermann, cette fois, démissionne... Il avait tout-à-fait bien compris que lorsqu'on commence à brûler les livres, on en vient bientôt à brûler les gens.


Ainsi va la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin de les contraindre à reconnaître comme normale l'exploitation, à accepter la domination des puissants, à ne pas mettre en cause la richesse elle-même, à participer au mythe de la société commune... Crois-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, faisons comme ce vieil impressionniste, tissons de nos mains le linceul de ce vieux monde incendiaire, assassin, médiocre et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Le Maître et Martha portaient de longs manteaux
Le vent de Berlin disait une drôle de chanson
D'en bas, par vagues, arrivaient les ovations
En cadence, à la lueur fuligineuse des flambeaux
Qui pourrissaient l'air et l'atmosphère
Dans le sérieux des visages coupés à la jugulaire.
Par six de rang, ils remontaient l'allée de la Victoire
Au pas de l'oie, vers d'autres victoires
En levant haut la jambe, en levant haut le genou
Marquer le pas, surtout pas d'arrêt
Marcher sur place, surtout pas d'arrêt,
En levant haut la jambe, en levant haut le genou

Face au désastre, le vieil homme tenait la main de Martha
On était fin janvier mil neuf cent trente-trois
« À présent, le peintre en bâtiment va être artiste peintre... »
Le Maître dorénavant refuserait d'encor peindre
Le Maître et Martha supputaient l'avenir
Il est temps de filer, il est temps de partir
Le Maître et Martha supputaient l'avenir
Il est temps de filer, il est temps de partir

Les colonnes brunes tissaient l'effroyable toile
Plus de cent mille fourmillaient autour de la Grande Étoile.
Comme avant eux, les vainqueurs de Sedan
Comme avant eux, d'autres casques à pointe conquérants
Comme avant eux, les marins révolutionnaires venus de Kiel
Muets, le Maître et Martha contemplaient tranquilles
La Porte de Brandebourg, grise, renfrognée
Qui ployait sous les Sieg Heil ! L'incantation mille fois répétée.
En levant haut la jambe, en levant haut le genou
Marquer le pas, surtout pas d'arrêt
Marcher sur place, surtout pas d'arrêt,
En levant haut la jambe, en levant haut le genou

On était fin janvier mil neuf cent trente-trois
Le Maître et Martha se tenaient sur le bord du toit
De la terrasse de la Pariser Platz, on entendait les chants
Les acclamations, le nouveau Chancelier des Allemands
« Jamais je ne pourrai manger autant que j'ai envie de dégueuler »
Disait le vieux Liebermann sans même sourire.
« Jamais je ne pourrai manger autant que j'ai envie de dégueuler »
Disait le vieux Liebermann sans même sourire.


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