dimanche 22 juin 2014

1932 – N'importe quoi, mais quelque chose

1932 – N'importe quoi, mais quelque chose

Canzone française – N'importe quoi, mais quelque chose – 1932 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 33


An de Grass : 32

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.








C'est vraiment « N'importe quoi... », le titre de ta chanson d'Allemagne..., dit Lucien l'âne en se marrant et en sautant d'un pied sur l'autre, à quatre temps.


Oui, évidemment et je ne vois pas ce qui te fait tant marrer. D'ailleurs, quand tu sauras de quoi il s'agit et ce que cela suppose, subodore, implique, entend, sous-entend, prédit en quelque sorte, il n'y a vraiment pas de quoi se réjouir. Déjà, si tu as un peu de mémoire, tu te souviendras qu'à la précédente canzone d'Allemagne, on entendait des fanfares et des bruits de pas. Tes grandes oreilles d'âne avaient bien perçu le son fêlé du Blechtrommel [[http://www.youtube.com/watch?v=PV-cRHZQo8E]], du tambour de fer-blanc, les hurlements rauques et stochastiques de l'oncle incarné. Adolf, de cent mille adulateurs annonçait un règne de mille ans. Ses inférences, heureusement, l'égaraient...


N'empêche, dit Lucien l'âne, il a démontré que l'horreur est humaine. C'est donc cela ce n'importe quoi qui parsème ton récit.


Cela et bien d'autres choses encore. Par exemple, ces millions de chômeurs; par exemple, ces régions entières transformées par les miracles de la terminologie officielle en poches de chômage... pendant que – comme disait Léo Ferré – pendant que l'Europe bavarde.

Attends, attends, Marco Valdo M.I. mon ami, n'es-tu pas atteint de dyschronie, cette maladie qui cafouille avec le temps, avec laquelle tu prends une époque pour une autre, où la confusion règne tellement qu'on finit par ne plus savoir quand se passent exactement les choses. Bref, est-ce que tu ne bats pas la campagne ? Car, j'ai bien l'impression que les années se mêlent dans ton esprit.


Allons, allons, Lucien l'âne mon ami, ne t'inquiète pas ainsi. Bien sûr, on est en 1932; bien sûr, on est à Remscheid dans la Ruhr, et c'est bien de cela que parle la canzone ou plutôt, le narrateur de la canzone. Mais il parle de maintenant, je veux dire d'un endroit dans le temps qui est notre contemporain, disons, si tu le veux bien, au début de ce millénaire. Et il se souvient de son enfance, dans ce quartier de Remscheid rongé par la rouille et la misère. Qui est ce narrateur, peu importe. Il est celui-là qui raconte et qui fait les comptes avec le temps passé. Et il compare ce qui était hier l'Allemagne, la grande Allemagne en gestation et aujourd'hui, l'Europe, la grande Europe en gestation... Et ce qu'il entrevoit, c'est que ce qui était hier est encore aujourd'hui. Simplement, le terrain s'est agrandi, le nombre de participants a été multiplié, mais globalement, la situation est semblable, sinon pire... Et crois-moi, il a raison :
« Aujourd'hui, des choses pareilles peuvent à nouveau arriver
À part les millions de chômeurs, on a tous un boulot – mal payé
On regarde à la dépense, on mange quand on peut
Chez nous, comme partout, les riches, vivent de mieux en mieux
Il faut qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose. »

Je le pense aussi. Il faut qu'il se passe quelque chose, il nous faut résister (Ora e sempre : Resistenza !), il faut mettre fin à ce monde imbécile avant qu'il ne soit trop tard et que ne reviennent hanter nos jours et nos nuits les hurlements rauques et stochastiques de l'oncle incarné... Car, vois-tu, lui aussi a des descendants, eux aussi ont des ambitions pour l'Europe. D'ailleurs, ils recommencent à se promener en chemises de couleur...


Et nous, Marco Valdo M.I. mon ami, du haut de nos grands âges, il nous faut – c'est impératif – il nous faut tisser le linceul de ce vieux monde richissime, méprisant, ignoble et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




À Remscheid, chez nous, en trente-deux, on chômait
En trente-deux, dans le quartier, quasi tout le monde pointait.
Chez nous, à Remscheid, il y en avait tant des chômeurs,
Comme dans toute l'Allemagne, des millions de chômeurs.
Il fallait qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose

Des élections, encore des élections, à répétition
Lois, décrets, ordonnances, décisions à répétition
Rien n'a changé, monde à répétition
Bourse, profit, honte, chômage, exploitation
Il fallait qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose

À Remscheid, chez nous, en trente-deux, on chômait
En trente-deux, dans le quartier, tout le monde pointait.
Fallait pas qu'ils restent à rien faire au chômage
Alors, on les obligea à travailler au barrage.
Il fallait qu'ils fassent quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose.

Du printemps à l'hiver, dans le chaud, dans le froid
Avec la honte pour compagne et l'effroi
Le « travailleur sans emploi », l'ex-travailleur
En trente-deux, à Remscheid, était encore chômeur.
Il fallait qu'on fasse quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose

Chez nous, on regardait à la dépense, on mangeait peu
Des patates et fallait pas tomber malade, en trente-deux,
Tampon sur les cartes, tout le quartier vivait ainsi, au ralenti,
Tous en avaient ras le bol de faire la queue sous la pluie.
Il fallait qu'on refasse quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose.

Trois hivers déjà que chaque jour il pointait
La nuit, dans la chambre, papa pleurait
Maman disait : « Ça ne peut pas être pire ! »
À Remscheid, en trente-deux, elle le disait sans rire.
Il fallait qu'il se passe quelque chose
N'importe quoi, mais quelque chose.

Aujourd'hui, des choses pareilles peuvent à nouveau arriver
À part les millions de chômeurs, on a tous un boulot – mal payé
On regarde à la dépense, on mange quand on peut
Chez nous, comme partout, les riches, vivent de mieux en mieux
Il faut qu'il se passe quelque chose

N'importe quoi, mais quelque chose.

1933 – Le Maître et Martha

1933 – Le Maître et Martha


Canzone française – Le Maître et Martha – 1933 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 34

An de Grass : 33

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.



AUTOPORTRAIT DU MAÎTRE
MAX LIEBERMANN





Décidément, Marco Valdo M.I. mon ami, les titres de tes canzones sont bien souvent surprenants ou alors, comme ici, semblent évoquer quelque chose, renvoyer à une autre histoire... ici, à une histoire faustienne, en quelque sorte, à une histoire née dans un autre monde... N'a-t-il pas un rapport ce titre avec celui du roman de Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov, lequel était de Kiev, si je ne me trompe ..?


En effet, il s'agit bien d'évoquer ici ce titre du roman de Boulgakov – Le Maître et Marguerite – et tout ce qui tourne autour... le mystère, le mal terrifiant qu'on sent derrière l'histoire de Marguerite... mais quand même, c'est un renvoi à l'histoire, allemande celle-là, de Faust et à tout ce qu'elle porte. Une dernière chose ... Regarde le jour où nous publions cette histoire... C'est le jour du bal de Marguerite... En somme, c'est l'histoire d'un pacte avec le diable et que va donc faire d'autre l'Allemagne ? Ou une grande partie de la population allemande de l'époque ? La canzone, cette petite Histoire d'Allemagne raconte très exactement une journée particulière (c'eût pu être aussi son titre... mais il était déjà pris pour un autre jour mémorable où en 1938, le Menton rencontra à Rome la Moustache) à Berlin. Nous sommes au début de 1933, juste au soir du 30 janvier 1933. Le 30 janvier 1933 vers midi, Adolf Hitler est nommé Chancelier... Le soir même, des milliers de ses partisans – en fait, des membres des Sections d'Assaut – défilent aux flambeaux sous les Tilleuls (Unter den Linden), devant le hurleur moustachu et terminent leur parade en passant la Porte de Brandebourg. Pendant ce temps, un peintre, un vrai peintre, un véritable peintre, fort âgé, un des grands impressionnistes allemands, Max Liebermann, dit ici le Maître et sa femme, Martha – du haut du toit de leur maison de la Pariser Platz regardent avec effroi cette délirante manifestation. Cent mille excités, emplis de haine, avides de pouvoir et de puissance, passent en chantant sous leurs fenêtres. Juste un détail cependant ... Max Liebermann est de confession juive...


En ce temps-là, çà n'aidait pas, dit Lucien l'âne. Même si à ce moment, ils (les baveux colériques) n'avaient pas encore trop explicité leur grand dessein criminogène et proprement criminel.


Donc, le défilé passe devant la maison Liebermann – une grande maison de famille – sur la Pariser Platz, et du haut de son toit, le Maître dit en berlinois la phrase suivante : ....« Ick kann jar nich soville fressen, wie ick kotzen möchte », autrement : « Je ne pourrai jamais autant manger que je ne peux vomir » ou de façon moins léchée : « Je ne peux même pas bouffer autant que j'ai envie de dégueuler ». Mais malgré ce dégoût, malgré les exhortations les plus pressantes à partir en exil, le Maître et Martha ne partiront pas. Le Maître mourra de vieillesse, à 88 ans, deux ans plus tard ; Martha, quant à elle, Martha Mackwald, se suicidera en 1943 pour éviter sa déportation à Buchenwald.


Comme je les comprends, dit Lucien l'âne, ces vieux Allemands... À leur manière, ils ont résisté à la fureur du peintre en bâtiment et aux affres de la nausée brune et noire.


En effet, et la résistance de Max Liebermann (Ora e sempre : Resistenza ! À Berlin comme ailleurs) consista tout d'abord à ne pas abandonner son poste de Président de l'Académie des Beaux-Arts... Il expliquait cette position en disant : « Il serait plus naturel de démissionner. Mais cela passerait, de la part du Juif que je suis, pour de la lâcheté. » Ce vieil homme, ce quasi-nonagénaire affirme ainsi face aux millions de nazillons qui l'entourent, en plein Berlin, à la fois, son désaccord, son refus, sa haine du racisme, sa judéité et son humanité.


Cela demandait bien du courage et de la lucidité, dit Lucien l'âne, mais je crois avoir entendu dire qu'il avait quand même finalement démissionné...


Tu ne te trompes pas, mais il l'a fait en réaction à un événement particulier et particulièrement ignoble... Il ne pouvait rester dans réagir face à la barbarie de l'autodafé du 10 mai 1933 [[http://www.ina.fr/fresques/jalons/fiche-media/InaEdu02012/autodafe-en-allemagne.html]]. Ce soir-là, même scène de délire collectif, même ignominie... les SA et les étudiants nazis se déchaînent contre la pensée, contre les artistes et les intellectuels... les éternels ennemis du fascisme et ils font au cœur de Berlin un immense incendie de livres. Et Max Liebermann, cette fois, démissionne... Il avait tout-à-fait bien compris que lorsqu'on commence à brûler les livres, on en vient bientôt à brûler les gens.


Ainsi va la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin de les contraindre à reconnaître comme normale l'exploitation, à accepter la domination des puissants, à ne pas mettre en cause la richesse elle-même, à participer au mythe de la société commune... Crois-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, faisons comme ce vieil impressionniste, tissons de nos mains le linceul de ce vieux monde incendiaire, assassin, médiocre et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Le Maître et Martha portaient de longs manteaux
Le vent de Berlin disait une drôle de chanson
D'en bas, par vagues, arrivaient les ovations
En cadence, à la lueur fuligineuse des flambeaux
Qui pourrissaient l'air et l'atmosphère
Dans le sérieux des visages coupés à la jugulaire.
Par six de rang, ils remontaient l'allée de la Victoire
Au pas de l'oie, vers d'autres victoires
En levant haut la jambe, en levant haut le genou
Marquer le pas, surtout pas d'arrêt
Marcher sur place, surtout pas d'arrêt,
En levant haut la jambe, en levant haut le genou

Face au désastre, le vieil homme tenait la main de Martha
On était fin janvier mil neuf cent trente-trois
« À présent, le peintre en bâtiment va être artiste peintre... »
Le Maître dorénavant refuserait d'encor peindre
Le Maître et Martha supputaient l'avenir
Il est temps de filer, il est temps de partir
Le Maître et Martha supputaient l'avenir
Il est temps de filer, il est temps de partir

Les colonnes brunes tissaient l'effroyable toile
Plus de cent mille fourmillaient autour de la Grande Étoile.
Comme avant eux, les vainqueurs de Sedan
Comme avant eux, d'autres casques à pointe conquérants
Comme avant eux, les marins révolutionnaires venus de Kiel
Muets, le Maître et Martha contemplaient tranquilles
La Porte de Brandebourg, grise, renfrognée
Qui ployait sous les Sieg Heil ! L'incantation mille fois répétée.
En levant haut la jambe, en levant haut le genou
Marquer le pas, surtout pas d'arrêt
Marcher sur place, surtout pas d'arrêt,
En levant haut la jambe, en levant haut le genou

On était fin janvier mil neuf cent trente-trois
Le Maître et Martha se tenaient sur le bord du toit
De la terrasse de la Pariser Platz, on entendait les chants
Les acclamations, le nouveau Chancelier des Allemands
« Jamais je ne pourrai manger autant que j'ai envie de dégueuler »
Disait le vieux Liebermann sans même sourire.
« Jamais je ne pourrai manger autant que j'ai envie de dégueuler »
Disait le vieux Liebermann sans même sourire.


samedi 14 juin 2014

1934 - Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné

1934 - Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné


Canzone française – Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné – 1934 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 35


An de Grass : 34
Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.



Dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934
Au KZ (Camp de Concentration) d'Orianenburg
Assassiné
Par des membres de la SS

Erich Kurt Mühsam
Anarchiste
Publiciste, écrivain
6 avril 1878 Berlin
10 juillet 1934
KZ Orianenburg







Erich Mühsam naît à Berlin le 6 avril 1878 et passe toute son enfance à Lübeck.
En octobre 1926, il fonde la revue Fanal qui, jusqu’en juillet 1931, mènera le combat contre la montée du nazisme – variante allemande du fascisme. Il publie aussi de nombreux ouvrages, dont une réflexion sur le système des conseils : Die Befreiung der Gesellschaft vom Staat (La société libérée de l’Etat), et de multiples études sur la culture allemande.
Parallèlement, il mènera campagne pour Sacco et Vanzetti, et apportera son soutien à Durruti et aux autres anarchistes espagnols en exil.
Adversaire précoce et attentif du nazisme, il tente de créer un large front antifasciste ; ce qui lui valut d’être désigné par les nazis comme l’ennemi prioritaire.
Un jour, le Beobachter, organe des nazis publie en première page les photos de Rosa Luxembourg, de Karl Liebknecht et d'Erich Mühsam, avec sous celle de ce dernier, cette légende : « Le seul traître de l’équipe qui n’ait pas encore été exécuté ».
Le 20 février 1933, il dirige le premier meeting des artistes antifascistes de Berlin, avec son ami Carl Von Ossietzky.
Lors de la nuit de l’incendie du Reichstag (27-28 février 1933), poussé par des amis à s’enfuir, il remonte chez lui prendre ses papiers . C’est là que la police l’arrête.
Déporté au camp d’Oranienburg, Mühsam résiste aux provocations, qui cherchent à le pousser à bout afin de l’abattre. À la provocation, il répond par la provocation. Jusqu'au bout, il va se battre. Quand les SS lui demandent de chanter « Deutschland über alles », il leur sert l’Internationale. Finalement, dans la foulée de la Nuit des longs couteaux — qui ne touche pas que les SA —, les nazis l'assassinent, puis le pendent dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934.
C'est en en prenant position suite à la Nuit des Longs Couteaux que Léon Blum, qui fut déporté, neuf ans plus tard, à Buchenwald et avait été Premier ministre socialiste du Front Populaire écrivit :
« Jamais le racisme hitlérien ne m'est apparu plus nettement comme l'ennemi de toute civilisation, de toute moralité, de toute paix humaine. Jamais je ne me suis senti plus profondément pénétré de la certitude que l'extirpation du racisme, du fascisme, de tout ce qui y ressemble ou y tend, est comme un devoir préalable de rédemption par lequel l'humanité doit se rendre digne d'elle-même » Léon Blum, Le Populaire, 3 juillet 1934.



On ne saurait mieux dire... l'extirpation du fascisme d'hier, celle du fascisme d'aujourd'hui ou « tout ce qui y ressemble ou y tend » nécessite que l'humanité se « rende digne d'elle-même » – en liquidant d'un revers de la main, les piètres mensonges des suborneurs de jeunes femmes et de peuples, les faux-fuyants des matamores de la politique, les sourires télévisuels des séducteurs séniles et Don Juan cacochymes et cette fois, Lucien l'âne mon ami, voici encore une histoire incroyable, un moment de barbarie (en fait, comme tu le verras une série de moments de barbarie en chaîne) dont le point d'orgue est l'assassinat, je dirais même plus nettement l'abattage, tu sais cette tuerie à froid qu'on fait subir aux animaux dits de boucherie, du poète anarchiste Erich Mühsam. Il est vrai que Goebbels, la voix de son maître, l'appelait « un porc juif rouge ». J'ai déjà vu des saloperies, mais laisse-moi te dire qu'il s'agit là d'un épisode particulièrement crapuleux que l'exécution de cet homme qui n'avait cessé sa vie durant d'agir et de parler pour la liberté. Comme tu le sais, la liberté d'être est des plus chères au cœur des libertaires et c'est en raison-même de cet attachement à la liberté de l'être (humain, mais pas seulement) que les stupidissimes fascistes allemands ont liquidé Erich Mühsam, poète révolutionnaire et trop résistant. Un homme – un vrai – dont la devise aurait pu être : « Ora e sempre : resistenza ! ».

Je n'en finirai donc jamais de découvrir d'autres versants de la méchanceté et de la bêtise des humains. Ah, Marco Valdo M.I., pourquoi donc existent de telles crapules ? Pourquoi donc l'humanité est-elle assez malade pour laisser se développer de pareilles infections en son sein ? Einstein, tu sais bien ce physicien juif, avait raison quand il disait  : « Il y a deux choses en expansion : l'univers et la connerie. Enfin, pour l'univers, je n'en suis pas trop sûr ». Ou quelque chose comme çà ! Mais parle-moi un peu de la canzone...

En fait, vois-tu Lucien l'âne mon ami, la chanson se présente sous la forme d'une sorte de soliloque d'un personnage, lui-même directement impliqué dans l'assassinat d'Erich Mühsam... Une sorte de confession ou de nécessaire justification... Il s'agit très exactement d'Ehardt Werner, lequel agissait sur ordre de son chef direct le dénommé Theodor Eicke, un nazi de première classe. Selon les dires d'Ehardt, il semblerait bien que ce pur assassinat – prélude à d'autres assassinats de personnes juives et comme tu le sais en très grand nombre, en nombre incommensurable... Un massacre systématique, industriel, planifié, volontaire, sadique, carrément démentiel et démoniaque de millions d'enfants, de femmes, d'hommes. Comme tu le verras dans le cours de la canzone, ce ne fut pas seulement un assassinat pour se débarrasser d'un adversaire – ce qui en soi est déjà détestable et relève de la folie, ce fut également et surtout, une mise à mort sadique qui visait à faire souffrir pour faire souffrir... Comme ce fut le cas sous l'Inquisition. Crois-moi, ces tortionnaires sont de toute évidence des malades mentaux, des cerveaux réduits à la maniaquerie barbare.

Décidément, cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour étendre leurs richesses, pour accroître leur exploitation, pour développer leur domination, pour complaire à leurs caprices les plus fous, prend les chemins les plus tortueux, les pratiques les plus tordues, les parcours les plus délirants... Je ne m'y ferai jamais. Et je t'en prie, Marco Valdo M.I., tisse, tisse avec moi le linceul de ce vieux monde sadique, crapuleux et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




D'accord, Mühsam était juif, poète et anarchiste
Rien que çà, pour nous, le condamnait par avance
D'accord, il était écrivain, artiste et journaliste
Entre nos mains, il n'avait aucune chance.

Tout est arrivé car ils nous ont envoyés
De Dachau à Orianenbourg
Un transfert de Bavière au Brandebourg
En somme, ils avaient paniqué

Comme à la pension Hanselbauer au bord du lac, liquidation
Comme à la Maison brune, liquidation
Comme à la prison de Stadelheim, liquidation
Comme toute cette histoire de Colibri, liquidation

Un camp n'est pas l'autre et tout était nouveau
Pour nous aider, ils nous avaient laissé des SA
Des rescapés de la Nuit des longs couteaux
Le désastre est venu d'un de ceux-là.

Un dénommé Stahlkopf, tête d'acier
Un physique de l'emploi, un nom prémonitoire,
Pour tuer Mühsam, il a tellement cafouillé
Qu'on a dû fermer le camp, un an plus tard.

D'accord, Mühsam était juif, poète et anarchiste
Rien que çà, pour nous, le condamnait par avance
D'accord, il était écrivain, artiste et journaliste
Entre nos mains, il n'avait aucune chance.

On ne pouvait plus le torturer, on l'avait déjà fait
Il n'avait plus de dents, même quand il souriait
Les verres de ses lunettes étaient fendus
De ses oreilles infectées, il n'entendait plus

Erich Mühsam était déjà ravagé
Par des mois d'interrogatoires sévères
Souriant, il répondait par des vers
Ceux de Schiller ou ceux qu'il avait composés.

Stahlkopf l'a suicidé la tête dans la cuvette
On a dû maquiller le meurtre en autopendaison
Mauvais travail, une vraie trahison
Je n'aurais pas dû confier çà à cette lopette.

Ce Mühsam, tout abîmé, sans en avoir l'air
C'était quelqu'un pour l'Europe entière
Toutes ces protestations de l'étranger ont déplu en haut
Alors, on a fermé le camp et on m'a renvoyé à Dachau.

D'accord, Mühsam était juif, poète et anarchiste
Rien que çà, pour nous, le condamnait par avance
D'accord, il était écrivain, artiste et journaliste

Entre nos mains, il n'avait aucune chance.

vendredi 13 juin 2014

1935 - L'Autoroute des Teutons

1935 - L'Autoroute des Teutons


Canzone française – L'Autoroute des Teutons – 1935 – Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 36

An de Grass : 35
Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.





En tête, sous la grêle, sous la pluie,
Dans la Mercedes noire, le Führer triomphant


Sache donc, mon cher Lucien, que l'autoroute est, dans la mythologie nazie, un des sept travaux de l'Hercule fürher, un des plus hauts faits d'Adolf le bâtisseur du Reich de Mille Ans. Çà lui donnait une forme de visionnaire, d'inventeur, de précurseur, de constructeur d'un État moderne.


Oui, en effet, j'en ai souvent entendu parler dans ce sens.

Et bien, Lucien l'âne mon ami, tu pourras aisément détromper tes interlocuteurs. Si l'autoroute dont on parle ici – en fait, un tronçon d'autoroute entre Francfort et Darmstadt est bien le premier inauguré par le Führer, il arrive avec plus de dix ans de retard sur celui qui relie Milan aux lacs – environ 80 kilomètres. La conception et le développement d'une autoroute prend des années depuis le moment où on imagine d'en créer une. Dès lors, tant pour le tronçon italien que pour le tronçon allemand, la conception, l'imagination fut bien antérieure. En Allemagne, l'Avus (Automobile Verkehrs und Ubungs Strasse) date du début du siècle et l'idée d'autoroute est apparue en 1909. Quant à la première réalisation, elle date de 1921 et déjà, c'était une autoroute à péage. Elle ne faisait que 10 kilomètres... Donc, pour cette inauguration d'autoroute (soi-disant le premier d'Allemagne – mais nous savons que c'est faux...) en 1935, on ne saurait parler de précurseur ou d'idée novatrice... Encore un morceau du mythe qui s'effondre. Surtout, regarde Lucien la manière dont les choses se sont faites entre Francfort et Darmstadt – c'étaient des travaux forcés. Et puis, ces autoroutes en béton, pourquoi ? C'étaient déjà des préparatifs de guerre. Il fallait permettre le déplacement des colonnes de camions, de transports de troupes, de chars...


Oui, je vois bien que là aussi, comme pour le train du Nord, pour le chemin de fer transaméricain, pour le canal de Panama ou pour le transsibérien ou pour le tunnel du Simplon... Tous ces hommes sacrifiés, victimes de conditions de travail épouvantables... Engagés – de force – dans un système où la seule liberté qui reste finalement, c'est la mort. « Arbeit macht frei » est une sentence sinistre. Encore un épisode de cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour les écraser plus encore, pour les réduire à rien ou presque rien, pour les exploiter au maximum (c'est çà la rentabilité...), pour faire du profit... Plus je l'examine, plus j'y pense, plus je vois l'aventure des hommes, plus je me dis qu'il faut envers et contre tout tisser le linceul de ce vieux monde avare, aride, abject et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo et Lucien Lane.

Sur le chantier, par milliers, les ouvriers passaient
Leur stock était inépuisable... Peu importe, s'ils mourraient


P.S. : Juste quelques mots à propos du narrateur, qui manifestement n'est pas un fanatique du régime ; on le sent tout au long de son monologue dans lequel il dénonce violemment le régime et la façon dont ce dernier traite les travailleurs. Et la description de la cérémonie d'inauguration sous la grêle et les averses par le Führer en personne de cette autoroute des Teutons est hallucinante d'ironie. Hitler en leveur de bras automatique est proprement surréaliste. Pour situer notre narrateur, le seul point de référence dont on dispose est le premier vers  : « Papa et moi, on était tous deux de la Teutonia ». Il ne reste plus qu'à retrouver cette Teutonia, qui devait bien être une association. Mais laquelle ? En creusant, j'ai fini par trouver, c'était la loge maçonnique de Postdam. En effet, une loge maçonnique de Postdam portait ce nom de Teutonia ("Teutonia zur Weisheit" – Weisheit étant la sagesse) ; elle fut dissoute le 15 juillet 1935.
Elle fut reconstituée en 1991.

Kontakt

Johannisloge "Teutonia zur Weisheit"
Kurfürstenstraße 52
14467 Potsdam.

De tout ce qui précède, Lucien l'âne mon ami, tu comprendras que ces trois médecins (le narrateur, son père et le docteur Brösing) étaient des francs-maçons et des ennemis du national-socialisme. Il me paraît quand même utile de préciser que parmi les francs-maçons allemands, il y eut très peu d'ennemis du régime et moins encore qui le combattirent et entrèrent en résistance. Ce narrateur, son père et le docteur Brösing faisaient partie de cette minorité anti-nazie.




Papa et moi, on était tous deux de la Teutonia
Lui, il y était depuis plus longtemps que moi
Ainsi, on était des Teutons tous les deux
Médecins de père en fils, on ne peut mieux.
On m'avait adjoint au Docteur Brösing, un autre Teuton
Au service médical des autoroutes en béton.
Par milliers les ex-chômeurs devaient y travailler
Aux autoroutes : bouffe merdique, salaire de famine.
Ils y perdaient la santé à tant pelleter.
Le Docteur Brösing et moi, on distillait de la médecine.
Pendant que l'autoroute Francfort-Darmstadt filait tout droit
« Arbeit macht frei » dans un lager à ciel ouvert
Tout à la main, tout à la pelle, un train d'enfer
Dans le camp où ils crevaient ces gens-là
On travaillait dans la joie pour le Führer
Les dos craquaient comme des pierres
L'infirmerie débordait de toutes parts
Le Docteur Brösing et moi, on soignait sans y croire
Le mal des terrassiers, le mal de pelle
D'une autoroute toute à la main, toute à la pelle
Sur le chantier, par milliers, les ouvriers passaient
Leur stock était inépuisable... Peu importe, s'ils mourraient
Le 19 mai, ce fut une inauguration mémorable
Sous la grêle, sous la pluie, une fanfare jouait imperturbable
La Badenweiler Marsch de Georg Fürst, un air admirable
Le Führer debout dans sa Mercedes décapotable
Aux anges, hiératique, figé, hypnotisé
Raide comme un piquet, bras tendu, bras plié
Le Führer debout dans sa Mercedes décapotable
Marche impériale devant cent mille invités
Saluait la voie royale du Reich de Mille Ans
Raide comme un piquet, bras tendu, bras plié
En tête, sous la grêle, sous la pluie,
Dans la Mercedes noire, le Führer triomphant
Ensuite, le cortège des voitures, sous la grêle, sous la pluie
Puis, le Docteur Brösing dans sa Grenouille
Enfin, la fanfare, jouant la Badenweiler Marsch dans la berdouille.
Sur l'autoroute toute à la main, toute à la pelle
Sur le chantier, par milliers, les ouvriers trépassaient
Du mal des terrassiers, du mal de pelle
Leur stock était inépuisable... Peu importe, s'ils mouraient
Épuisés, cassés, sous la grêle, sous la pluie...
De Francfort à Darmstadt, une autoroute toute en béton
File tout droit, sous la grêle, sous la pluie,

C'est l'autoroute des Teutons.

1936 - Les Jeux Olympiques de Sachsenhausen près de Berlin

1936 - Les Jeux Olympiques de Sachsenhausen près de Berlin

Canzone française – Les Jeux Olympiques de Sachsenhausen près de Berlin– Marco Valdo M.I. – 2011
Histoires d'Allemagne 37

An de Grass : 36
Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 –
l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.




Salut au stade olympique.
À cent mille bras tendu pour saluer le grand aryen.
À Sachsenhausen près de Berlin.













Dis-moi, Lucien l'âne mon ami, aimes-tu les grandes compétitions, les rassemblements de foule, les affrontements dans les stades et toutes ces sortes de choses ? Car si tu aimes l'agonisme, elle te ravira notre chanson qui raconte à sa manière les Jeux Olympiques de Berlin en 1936.


Allons, allons, mon ami Marco Valdo M.I., tu galèjes... Tu sais aussi bien que moi que nous, les ânes, nous sommes des animaux fort peu compétitifs. À vrai dire, on déteste çà. D'abord, l'idée-même de compétition me donne la nausée tant elle me paraît absurde et peu respectueuse des autres, des plus faibles, des moins bien pourvus... Elle est destructrice. Ensuite, la masse, la foule, le rassemblement renforcent encore cet effet dévastateur. Et puis, de façon générale, je suis un âne et un honnête solipède qui – comme la plupart des ânes - vit en solitaire. Je me sens bien avec moi-même et s'il échet, je ne déteste pas une petite compagnie, mais pas plus.


En somme, Lucien l'âne mon ami, je te reconnais bien là. Tu serais plutôt du genre à préférer une tranquille solitude à l'exaltation collective. Est-ce que par hasard, tu n'aurais pas la même devise que notre Tonton Georges Brassens : « Bande à part, sacrebleu ! c'est ma règle et j'y tiens. » ?


Certes, certes... Mais, notre Tonton Georges ajoutait, avec raison, quelque chose qui te concerne plus que moi : « Le pluriel ne vaut rien à l'homme... ». Mais encore une fois, tout dépend de ce qu'on veut faire... Solipède, solitaire, oui, mais toujours solidaire... Quand c'est nécessaire. Cela dit, par exemple, si se rassembler à cent mille, là sur le champ, dans certaines circonstances, me paraît utile... Se rassembler à cent mille pour penser, là sur le champ, me paraît carrément imbécile. Mais si tu veux bien, reviens aux Jeux de Berlin près de Sachsenhausen.


Notre chanson se déroule en 1936. C'est l'année de l'apothéose d'Adolf, où le monde entier a les yeux braqués sur lui lors de l'inauguration des Jeux Olympiques de Berlin. Une apothéose offerte sur un plat d'or (comme ce sera plus tard le cas pour un championnat de foot à l'Argentine des militaires) à cet émérite pacifiste.


Mais enfin, si tu regardes bien, ces Jeux Olympiques furent une somptueuse prescience, une sorte de lumineux prélude à l'affrontement général des nations qui les suivra de peu, une sorte de répétition générale, de mise en train, de préparation – un peu comme dans une rixe, des adversaires s'encouragent de la voix, se stimulent avant d'en venir vraiment aux mains. Pour dire les choses autrement, on chauffait la colle.


Çà me rappelle les discours de Cassandre... Oui, mais la chanson dans tout çà, participe-t-elle à cette grand messe ?


Mais pas du tout... Elle s'intitule d'ailleurs « Les Jeux Olympiques de Sachsenhausen » et elle commence par rappeler le sort des Tziganes. En vue des Jeux Olympiques, on les avait tous raflés et parqués dans des camps. Un camp spécial, que comble de sadisme, on fera construire par les prisonniers eux-mêmes, leur sera dédié à Marsahn – toujours près de Berlin. Tu remarqueras qu'on commence souvent par s'en prendre aux Roms, aux Gitans et aux Tziganes, car ce sont les plus faibles... Les autres suivent ou suivront. Et on vient de voir de pareils comportements actuellement en Europe, qui – par ailleurs – se dit soucieuse des droits de l'homme... Et, à l'encontre des Roms, Tziganes, Gitans, Gens du voyage... certains pays sont plus énergiques que d'autres... et certains groupes bien plus vindicatifs.


Et pour la suite, dit Lucien l'âne... Je veux savoir la suite de la chanson...


La suite, elle, raconte les Jeux Olympiques à Sachsenhausen. Pareil qu'à Marsahn pour les Tziganes... On y meurt tout autant. Mais ce sont les « ennemis du peuple », les « rouges », les socialistes, les syndicalistes, les communistes, les anarchistes... Là aussi, ces « tourbiers » durent construire leur camp, un peu, comme on fait creuser sa tombe à un homme qu'on va assassiner. Ils sont appelés les « tourbiers », car ce sont des anciens d'Esterwegen, un autre camp où ils extrayaient la tourbe... Mais le régime a décidé de confier cette tâche « nationale », folkloriquement « nationale » à des chômeurs en mal de travail et peu enclins à contester le national-socialisme d'Adolf et Compagnie. Les « tourbiers » à Sachsenhausen et les chômeurs au camp de travail d'Esterwegen: d'une pierre deux coups et en avant la musique.


Décidément, dit Lucien l'âne en brontolant, je sais ce mot n'existait pas encore en français, mais maintenant, il y est. Il vient de l'italien « brontolare » qui signifie évidemment « brontoler », « émettre un bruit comme un grognement, un ronflement, un vrombissement ou le tout en même temps ». Donc, en brontolant Lucien l'âne dit, ce monde des humains est décidément bien étrange et d'une barbarie raffinée. Aussi, moi, je persiste à vouloir rester un âne et tout autant à vouloir, avec ton aide et celle de tous ceux qui voudront, je persiste à tisser le linceul de ce vieux monde acéphale, attristant, atterrant et cacochyme.



Heureusement !




Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



C'était l'année des Jeux Olympiques
Chez nous, à Berlin, près de Marzahn
Alors, ils inventèrent le fléau tzigane
Les races inférieures et toute cette politique.
Sans bruit, ils raflèrent tous les Tziganes
Pour construire des Zigeunerlagers et en avant la musique
Ils reprirent la Rhénanie sur un air de guerre.
Et à tous, ils imposèrent l'adhésion aux lubies de Hitler


À la veille des Jeux olympiques
Nous, socialo-communistes, anarchistes, politiques
Triangles rouges au camp du chant des marais,
Les vrais tourbiers de la nation germanique
Les ennemis du peuple, comme il disait
Nous les internés du camp d'Esterwegen,
Optimistes – en avant la musique, nous on espérait.
On eut les Jeux olympiques de Sachsenhausen


À Sachsenhausen près de Berlin
Sur trente hectares pas un de moins
En guise de compétition, de nos mains
Nous les tourbiers de la nation,
On construisait notre camp de concentration.
En guise de compétition, de nos mains
Sur trente hectares, pas un de moins
À Sachsenhausen près de Berlin.


À Berlin près de Sachsenhausen, sans façon
Aux portes de notre camp de concentration
S'affrontaient pacifiquement d'autres champions
Devant les touristes venus de toutes les nations
À cent mille pour voir défiler les jeunesses hitlériennes
À cent mille pour écouter la marche wagnérienne
À cent mille bras tendu pour saluer le grand aryen.
À Sachsenhausen près de Berlin.


À la fin des Jeux olympiques
Nous, socialo-communistes, anarchistes, politiques
Triangles rouges au camp du chant des marais,
Les vrais tourbiers de la nation
Les ennemis du peuple, comme il disait
On construisit notre camp de concentration
Après les Jeux olympiques de Berlin

On est resté à Sachsenhausen près de Berlin.