jeudi 23 janvier 2014

1972 – Tortures et suicides d’État





1972 – Tortures et suicides d’État


Canzone française – Tortures et suicides d’État – Marco Valdo M.I. – 2012
Histoires d'Allemagne 73

Au travers du kaléidoscope de Günter Grass. : « Mon Siècle » (Mein Jahrhundert, publié à Göttingen en 1999 – l'édition française au Seuil à Paris en 1999 également) et de ses traducteurs français : Claude Porcell et Bernard Lortholary.



On dirait un titre un peu comme le « Achtung Banditen ! », un titre qui annonce une atmosphère de terreur...


Mais c'est bien de cela qu'il s'agit. Dans l'Allemagne de ces années-là, et à la réflexion, dans toutes ces années que nous avons parcourues jusqu'à présent – depuis 1900, la terreur a toujours régné et pas n'importe quelle terreur, une terreur d’État et toujours dirigée contre les mêmes gens, toujours dirigée contre les pauvres et tous ceux qui ne se soumettaient pas à la Loi des Riches. Je ne parle pas simplement de la loi légale, celle qui transparaît au travers des lois, décrets, règlements en tous genres, mais bien de cette Loi invisible mais terrible, la loi des assis avec sa main invisible qui tue. C'est la loi implicite du monde, la loi des lois comme la Guerre de Cent Mille Ans est la guerre des guerres. La Fontaine en parlait déjà en disant : « La loi du plus fort est toujours la meilleure ». Et quand pour l'appliquer, les lois de l’État n'y suffisent pas, on passe outre et on ne s'en soucie pas... C'est ce qu'on couvre pudiquement du nom de raison d’État.


La chose, Marco Valdo M.I., mon ami, ne s'arrête pas là... Par exemple, quand les forces régulières n'y suffisent pas, l’État a recours à des services « spéciaux » ou fait appel à des milices « privées » et quand l’État ne s'y plie pas assez, des forces occultes entrent en jeu et s'arrangent pour changer l’État... En ce qui concerne l'Allemagne, il y eut les deux premiers Reichs qui ne faisaient pas dans la dentelle et qui en dernier ressort se lancèrent dans la guerre. Il y eut la République de Weimar où la terreur était d'usage courant ; ensuite, à nouveau un Reich et une guerre et puis, il y eut la RFA, gardienne de ces traditions... Un pays où, par exemple, il ne fait pas bon d’être communiste... Un pays où ces années-là, celles qui précèdent directement celle qu'on narre ici, le patron des patrons (en fait le maître occulte) était un ancien SS de haut rang. H.M.S. (Hanns Martin Schleyer), qui avait rançonné la Tchécoslovaquie pour le compte du Reich. Et derrière tout ça, toujours le même pouvoir occulte... les formes de l’État changent, le pouvoir reste... dans les mêmes mains. Souviens-toi du rêve d'Otto dans la chanson [[41588]]... On dit rêve, car c'est plus poétique... En termes réalistes, on ferait mieux de parler de projet d'Otto, qu'on appelle la « Grande Allemagne » et dont bien des signes actuellement montrent qu'il n'a pas été abandonné.


Bien au contraire, même s'il n'est pas explicite, c'est lui qui souterrainement conduit le bal européen. Et c'est précisément cette tendance, cette volonté de puissance camouflée que dénonçaient ceux qui menèrent le combat pendant des années et des années à partir des années 50-60 du siècle dernier... Un combat dans le prolongement de la résistance – d'où le « Ora e sempre : Resistenza ! » – résistance qui elle aussi parcourt toutes nos histoires d'Allemagne. Ainsi, on peut faire le parallèle entre le destin de Müsahm assassiné en prison, puis pendu – cette fois-là aussi, on parla de suicide [[38381]] et celui d'Andreas Baader, de Gudrun Ensslin, d'Ulrike Meinhoff et des autres suicidés des prisons de la RFA.

2 juin 1967 — Benno OHNESORG, étudiant, 27 ans, abattu par un policier à Berlin
11 avril 1968 — Attentat contre Rudi DUTSCHKE à Berlin,
15 juillet 1971 — Petra SCHELM, 20 ans, militante de la « R.A.F. » – Rote Armee Fraktion, abattue à Hambourg par la police.

4 décembre 1971 — Georg von RAUCH, 24 ans, militant de la « R.A.F. » – Rote Armee Fraktion est abattu d'une balle dans la tête par la police politique à Berlin.

2 mars 1972 — Thomas WEISBECKER, 23 ans, militant de la « R.A.F. » – Rote Armee Fraktion, est descendu à Augsbourg d'une balle en plein cœur tirée à trois mètres. Une exécution opérée par deux agents de la police politique.

4 mai 1975 — Siegfried HAUSNER, 23 ans, membre du commando « Holger Meins », meurt dans la prison de Suttgart-Stammheim.


29 juin 1975 — Katharina HAMMERSCHMIDT, 32 ans, militante de la « R.A.F. » – Rote Armee Fraktion, atteinte d'un cancer depuis son incarcération, n'ayant pas été soignée en prison, est transportée dans un hôpital et y trouve la mort, étouffée par la tumeur, faute d'y avoir été envoyée assez tôt.

8-9 mai 1976 — Assassinat déguisé en suicide (une pendaison techniquement impossible...) de Ulrike MEINHOF (42 ans) dans la nuit du 8 au 9 mai à la prison de Stammheim. Les magistrats refusent de faire appel à un médecin et ensuite, les mêmes magistrats refusent l'autopsie. http://bender27.wordpress.com/tag/mairendorf/


18 octobre 1977 – Liquidation des quatre derniers détenus de la prison de Stammheim : Andreas BAADER (34 ans) et Jan-Karl RASPE (33 ans) sont « suicidés » au revolver d'une balle dans la nuque , Gudrun ENSSLIN (37 ans) est pendue dans sa cellule (encore une pendaison impossible, avec un câble d'un poste de radio, qu'elle ne pouvait avoir dans sa cellule). Irmgard MÖLLER (30 ans), frappée au couteau, est dans un état grave ; elle survivra.




Liquidation : comment appeler ces crimes d'État autrement ? Déjà en 1974, dans un article intitulé « La mort lente d'Andreas Baader » [http://etoilerouge.chez-alice.fr/docrevinter/allemagne1.html]), 
le philosophe et écrivain français Jean-Paul Sartre, qui avait été le voir dans sa prison de haute sécurité, écrivit : « Ce système est justement contre la personne humaine et la détruit. » et il concluait : « On craint pour la vie de cinq détenus, d'ici quelques semaines, quelques mois, dans quelques jours peut-être. ...ou même, comme il est arrivé déjà une fois, de les tuer. ». Je note que Sartre écrivait ça trois ans avant ces assassinats en prison...
Et les témoignages antérieurs des "suicidés" en apportent la preuve. [http://lesmaterialistes.com/declaration-jan-carl-raspe-proces-1976]

12 novembre 1977 – Ingrid SCHUBERT (33 ans) est «suicidée» à la prison de Munich. Encore une étrange pendaison... On se pendait beaucoup en ces temps-là dans les prisons de la RFA.



Pour faire un peu le point sur cette longue série d'assassinats politiques, on notera l'analyse d'un chroniqueur de cette époque :
« Une partie de la gauche extraparlementaire — au regard de l'histoire et des conditions particulières de l’État ouest-allemand et de son type de société —, s'est décidée pour cette forme extrême de combat. Son opposition vient de la prise de conscience que les structures qui ont servi de base au national-socialisme et ont donné naissance à la Seconde Guerre mondiale, n'ont jamais été brisées en R.F.A. Le régime qui a succédé au IIIe Reich a uniquement changé de façade et de terminologie. Mais la propriété et les rapports de production sont restés inchangés. »


Mais, dis-moi, Marco Valdo M.I., mon ami, souvent tes chansons sont le fait d'un narrateur et abordent l'histoire de manière un peu indirecte. Qu'en est-il cette fois-ci ?


Maintenant, pour en venir à la chanson, elle est comme à l’ordinaire, tirée des récits de Günter Grass et en effet, il y a un narrateur. Mais un double narrateur, un narrateur qui raconte l'histoire comme s'il était le protagoniste et ensuite, se prend pour le protagoniste et passe à la première personne, au « Je ». En résumé, c'est l'histoire d'un Judas, d'un « indic », d'un dénonciateur qui a des remords et a même du mal à comprendre comment il en est arrivé là... Peut-être, Judas lui-même se posait aussi ces questions... Et que faire du million de D.M. de la « récompense »... Mais que pouvait-elle compenser cette « compensation » ?  Quelle vie atroce, après... On sent bien que le dénonciateur a en fait agi dans une ambiance hystérique sous la pression énorme et constante que l’État, les médias et toute la machine de propagande opéraient – et font encore peser – sur la société. Il n'y a qu'à voir ce qu'il en est actuellement. En fait, c'est encore un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font contre les pauvres, jour après jour, partout dans le monde... Comme on le sait, il s'agit d'assurer leur pouvoir, de préserver leur richesse et de permettre l'exploitation des gens par le travail.

Ainsi donc, nous qui n'avons pas le goût, ni sans doute la force, de mener la lutte comme l'ont fait ces jeunes gens d'Allemagne, il nous faut rependre notre tâche quotidienne et tisser le linceul de ce vieux monde ordinaire, suicideur, démocratiquement totalitaire, manipulateur et cacochyme


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






D'habitude, moi, c'est moi
Mais curieusement, cette fois
Moi, c'est lui et lui, c'est moi.
Je dois dire les choses comme ça
Sinon, on ne comprendrait pas
Personnellement, je n'en reviens pas
D'avoir fait cette chose-là
Mais quelle pression pesait sur moi
Comme sur tout le monde dans cet État
Je m'en vais vous raconter ça


C'était en 72, il y a des années déjà
D'abord, il habitait Hanovre,
Il était instituteur et membre du syndicat
Il était de « gauche ». Je dois vous dire
Qu'il l'est toujours, il le croit
Avec ses remords de Judas
Sa grande honte, du jour où il est devenu renégat
Où il a vendu ses frères sans savoir pourquoi


Une fille a frappé à la porte chez moi
Elle m'a dit : Y a une fille, y a un gars
Il faudrait les planquer chez toi
Moi, j'ai accepté de faire ça
Maintenant, je pense qu'il ne fallait pas
L'hospitalité, c'est sacré. On ne trahit pas.
Enfin, on les a arrêtés chez moi
C'est vrai, c'est moi
J'ai appelé le 110, mais c'était pas pour ça
Pas pour ce million de marks de l’État
J'ai beau l'avoir donné ce million-là
Il me colle comme la poisse aux doigts


C'était en 72, il y a des années déjà
D'abord, il habitait Hanovre,
Il était instituteur et membre du syndicat
Il était de « gauche ». Je dois vous dire
Qu'il l'est toujours, il le croit
Avec ses remords de Judas
Sa grande honte, depuis ce jour-là
Où il a vendu ses frères sans savoir pourquoi


On les a mis en isolement, dans cette prison d’État
Seul en cellule, pas de bruit, des années, des mois
Pas de lumière, pas de paroles, rien, même pas de pas
Torture blanche, torture d’État
On a voulu en faire des renégats
Leur faire rendre leurs idées, abandonner leur combat
Ils résistaient – Ora e sempre : Resistenza !,
Grève de la faim pendant des mois
Comme tout ça ne marchait pas
Finalement, on les a suicidés à trois.


C'était en 72, il y a des années déjà
D'abord, il habitait Hanovre,
Il était instituteur et membre du syndicat
Il était de « gauche ». Je dois vous dire
Qu'il l'est toujours, il le croit
Avec ses remords de Judas
Sa grande honte, du jour où il est devenu renégat
Où il a vendu ses frères sans savoir pourquoi.

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